Quand le récit médiatique
s'éloigne des faits
Parler aujourd'hui de « défaite stratégique iranienne »,
comme le répètent en boucle les chaînes d'information, les experts de plateau
et les réseaux sociaux, relève davantage de la communication politique que de
l'analyse géopolitique. Il faut reconnaître un talent à certains éditorialistes
contemporains : celui de transformer le moindre communiqué diplomatique en
chute de Rome, le moindre compromis en Munich, le moindre cessez-le-feu en
apocalypse civilisationnelle.
À les lire, Versailles ne serait plus Versailles mais
une annexe de Téhéran, les États-Unis auraient déposé les armes devant les
mollahs et l'Occident, dans un accès soudain de masochisme historique, aurait
organisé sa propre reddition dans la galerie des Glaces.
Rien que cela. Une question simple mérite pourtant d'être posée : qui a
réellement perdu ?
Depuis des
mois, Benjamin Netanyahu promettait la destruction du programme nucléaire
iranien, l'affaiblissement durable du régime et l'effondrement de son influence
régionale. Donald Trump a fait sienne cette stratégie de confrontation en
s'alignant sur les objectifs du gouvernement israélien.
Or aucun de
ces objectifs n'a été atteint.
Le régime
iranien est toujours en place. Son appareil d'État fonctionne. Son influence
régionale demeure. Son programme nucléaire n'a pas été démantelé. Les sanctions
sont allégées. Les avoirs gelés sont progressivement débloqués et de nouvelles
perspectives économiques s'ouvrent. Depuis quand appelle-t-on cela une défaite
?
Les faits contredisent le
récit officiel
Dans
l'histoire des conflits, le vaincu paie généralement le prix de la guerre.
Il verse des
réparations, cède des territoires ou accepte les conditions imposées par son
adversaire. Or nous assistons ici à l'inverse.
Des fonds
iraniens gelés sont débloqués. Des mécanismes de compensation économique sont
évoqués. Le rôle stratégique du détroit d'Ormuz demeure intact. Si l'on s'en
tient aux résultats concrets plutôt qu'aux slogans, le récit d'une capitulation
iranienne devient difficile à soutenir.
Le JCPOA : une vérité que beaucoup préfèrent oublier
L'un des
angles morts du débat concerne l'accord nucléaire de 2015.
Au moment de
sa signature, les experts internationaux considéraient que l'Iran avait accepté
le régime d'inspection le plus intrusif jamais appliqué à un État souverain.
Contrairement
à une idée largement diffusée, l'Iran n'a jamais produit d'arme nucléaire. Les
agences de renseignement américaines elles-mêmes ont régulièrement indiqué ne
disposer d'aucune preuve démontrant l'existence d'un programme actif de
fabrication d'armes nucléaires.
La rupture
majeure ne fut pas iranienne. Elle fut américaine.
C'est
Washington qui s'est retiré unilatéralement du JCPOA. C'est Washington qui a
rétabli les sanctions. C'est Washington qui a démontré que sa signature
diplomatique pouvait être annulée au gré des changements politiques internes.
Le véritable
dommage stratégique est peut-être là : dans l'affaiblissement de la crédibilité
américaine.
Le double standard occidental
Cette crise
met également en lumière une contradiction rarement évoquée.
On exige de
l'Iran qu'il renonce définitivement à toute capacité de dissuasion stratégique.
Dans le même temps, la seule puissance nucléaire effective de la région échappe
à tout contrôle international comparable.
On invoque
le droit international lorsqu'il s'agit de condamner certains États, mais on
devient soudain beaucoup plus discret lorsqu'il est question de bombardements,
d'occupations ou d'opérations militaires menées par des alliés occidentaux.
Cette
asymétrie n'échappe plus au reste du monde.
Et c'est
précisément ce qui explique l'érosion croissante de l'influence morale et
politique de l'Occident sur la scène internationale.
La paix imparfaite vaut mieux
que le chaos parfait
Les
partisans de l'escalade militaire évitent généralement une question essentielle
: quelle était l'alternative ?
Une guerre
régionale durable. La fermeture du détroit d'Ormuz. Une explosion des prix de
l'énergie. Une crise économique mondiale dont les Européens auraient été parmi
les premières victimes.
La
négociation n'est pas toujours une victoire éclatante. Elle est souvent le
choix pragmatique permettant d'éviter une catastrophe plus grande encore. Présenter
chaque compromis diplomatique comme une capitulation relève davantage de
l'idéologie que du réalisme.
La véritable leçon de cette crise
La véritable
leçon de cette séquence n'est pas la prétendue défaite de l'Iran. C'est l'écart
grandissant entre le récit médiatique occidental et la réalité observée par une
grande partie du monde. Les peuples regardent les faits. Ils voient qui a rompu
les accords. Ils voient qui impose les sanctions. Ils voient qui dispose de
l'arme nucléaire. Ils voient qui bombarde. Ils voient qui invoque le droit
international et qui l'applique à géométrie variable.
À force de
confondre communication et réalité, certains commentateurs finissent par
prendre leurs propres récits pour l'Histoire. Mais l'Histoire, elle, est
toujours plus têtue que la propagande.
À
lire, à partager et à méditer (sans majuscules d'État) ! sur https://wahrani31.substack.com/
A/Kader Tahri /
Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. »
https://kadertahri.blogspot.com/
