Le Makhzen face à la fin de règne des clans

 Le livre d’Omar Brouksy ne révèle pas seulement les fragilités d’un règne ; il met à nu toute la mécanique d’un système politique fondé sur l’opacité, la peur et la confiscation du pouvoir. Ce que beaucoup de Marocains ressentent depuis des années sans toujours pouvoir le formuler clairement apparaît ici avec brutalité : le Maroc n’est pas gouverné par des institutions démocratiques, mais par une structure parallèle de domination appelée le Makhzen.

Derrière les vitrines soigneusement entretenues du « Maroc moderne », derrière les grands projets, les discours de réforme et les campagnes de communication destinées aux capitales occidentales, persiste une réalité beaucoup plus sombre : celle d’un pouvoir concentré entre les mains d’une minorité de clans liés au palais, aux appareils sécuritaires et aux réseaux économiques proches du trône. Le Parlement existe, les partis existent, les élections existent  mais tout cela ressemble de plus en plus à un décor institutionnel vidé de sa substance. Les véritables décisions se prennent ailleurs : dans les couloirs du palais, dans les bureaux des services de renseignement, dans les négociations opaques entre hommes de l’ombre.

L’un des aspects les plus frappants de cette enquête est la dépendance maladive du régime à la personne du roi. Dans un État réellement institutionnel, l’absence temporaire d’un chef d’État ne devrait jamais provoquer d’inquiétude politique majeure. Or, au Maroc, chaque voyage du souverain, chaque silence prolongé, chaque apparition jugée inquiétante alimente les spéculations et les tensions internes.

Pourquoi ?

Parce que le système tout entier repose sur une hyper-centralisation du pouvoir. Lorsque Mohammed VI s’efface physiquement ou politiquement, c’est toute la machine du régime qui révèle sa fragilité structurelle.

Cette concentration excessive du pouvoir nourrit inévitablement les luttes de clans. Faute de débat démocratique, ce sont les rivalités entre conseillers, sécuritaires et réseaux d’influence qui déterminent l’avenir du pays. Le citoyen marocain, lui, reste exclu des véritables centres de décision. Il assiste en spectateur à des arbitrages opaques qui engagent pourtant son avenir. Le peuple ne gouverne pas ; il observe un théâtre de succession permanente dont les règles lui échappent totalement.

Le rôle grandissant des appareils sécuritaires constitue sans doute le symptôme le plus inquiétant de cette dérive autoritaire. Les figures comme Abdellatif Hammouchi ou Yassine Mansouri incarnent un système où les services de renseignement ne se contentent plus de missions de sécurité nationale : ils deviennent des instruments centraux de contrôle politique, de surveillance sociale et d’influence diplomatique. L’affaire Pegasus, les accusations d’espionnage, les pressions sur les journalistes ou les militants des droits humains traduisent une obsession du contrôle bien plus qu’une volonté de démocratisation. Le Makhzen investit davantage dans la surveillance de ses opposants et dans la fabrication de son image internationale que dans l’élargissement des libertés publiques.

Le contraste entre la propagande officielle et la réalité du pouvoir devient alors saisissant. D’un côté, un récit soigneusement construit : un royaume stable, moderne, tourné vers l’investissement, les infrastructures et l’innovation. De l’autre, une organisation politique profondément archaïque où les décisions demeurent personnalisées, secrètes et dépendantes des rapports de force internes au palais. Dans un pays qui prétend incarner la modernité, les citoyens ignorent presque tout des mécanismes réels de décision, de l’état de santé du roi ou des conflits internes qui structurent pourtant l’avenir national.

Le cas de Lalla Salma et la mise en scène progressive du prince héritier Moulay El Hassan illustrent parfaitement cette contradiction permanente entre modernité affichée et logique dynastique. Toute la vie politique semble suspendue aux équilibres familiaux, aux fidélés de cour et aux calculs successoraux. Comme si l’avenir de plus de trente millions de citoyens devait dépendre avant tout des rapports internes d’une monarchie patrimoniale.

Mais le plus grave demeure sans doute l’absence quasi totale de contrôle démocratique sur ce système. Les voix critiques sont marginalisées, les journalistes indépendants harcelés, les opposants surveillés ou réduits au silence. Le Makhzen ne gouverne pas uniquement par l’autorité ; il gouverne aussi par l’opacité, la peur et la fabrication d’un consensus artificiel où toute remise en question profonde du pouvoir devient suspecte.

Le second texte consacré à l’ouvrage de Brouksy pousse encore plus loin cette réflexion en évoquant une idée longtemps taboue : celle d’une « fin de règne ». Non pas nécessairement au sens immédiat d’un changement brutal, mais comme le sentiment diffus qu’un cycle historique s’épuise. Ce qui était autrefois murmuré dans les cercles diplomatiques ou médiatiques semble désormais traverser une partie de la société marocaine elle-même.

Car la véritable fragilité du système réside là : le régime a construit toute sa stabilité autour de la sacralisation d’un homme. Mais lorsque cette figure apparaît affaiblie, absente ou distante, c’est toute l’architecture politique qui vacille. Le pouvoir tente alors de rassurer par des apparitions publiques contrôlées, une communication millimétrée et la mise en avant progressive du prince héritier. Pourtant, à l’ère des réseaux sociaux et de la circulation instantanée des images, le récit officiel se fissure de plus en plus difficilement.

Certes, certaines analyses de Brouksy reposent sur des témoignages anonymes et des informations difficiles à vérifier dans un système aussi verrouillé. Mais cette difficulté elle-même dit quelque chose du régime : dans un État opaque, où la transparence institutionnelle est inexistante, la politique devient affaire de rumeurs, de confidences et de spéculations. Le secret n’est pas une anomalie du système ; il en est l’un des piliers fondamentaux.

Le Maroc mérite pourtant bien davantage qu’un pouvoir fondé sur les clans, les appareils sécuritaires et les équilibres de palais. Il mérite des institutions responsables devant les citoyens, une justice indépendante, une presse libre et une véritable séparation des pouvoirs. Tant que le Makhzen continuera à confondre stabilité et confiscation autoritaire du pouvoir, le pays restera prisonnier d’une modernisation de façade : moderne dans ses infrastructures et sa communication, mais profondément féodale dans son fonctionnement politique.

Au fond, la question n’est plus seulement de savoir qui gouverne aujourd’hui. La véritable question est devenue : combien de temps encore un système aussi verrouillé pourra-t-il survivre sans réforme démocratique profonde ?

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »   https://kadertahri.blogspot.com/

 

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