Gazoducs et géopolitique : quand certains médias tunisiens nous tirent dessus :

Il y a des articles qui informent. D’autres qui analysent. Et puis il y a ceux qui rampent élégamment devant les puissants du moment en appelant cela du « journalisme géostratégique ». Le texte consacré à la rivalité entre le gazoduc transsaharien algéro-nigérian et le projet Nigeria-Maroc appartient tristement à cette dernière catégorie : une opération de communication maquillée en expertise énergétique.

Le procédé est grossier mais révélateur. On commence par reconnaître, presque à contrecœur, l’avance écrasante du projet algéro-nigérian : infrastructures existantes, expérience gazière reconnue, crédibilité internationale, proximité avec l’Europe, faisabilité technique. Bref, tout ce qui distingue un projet énergétique réel d’une brochure PowerPoint présentée dans les salons climatisés de Washington.

Puis soudain, pirouette scénaristique : le Maroc « marque des points ». Pourquoi ? Parce qu’une délégation est allée faire du lobbying aux États-Unis devant une brochette de think tanks et de fonctionnaires américains. Nous voilà donc au cœur du raisonnement : dans certains médias maghrébins, remplacer les kilomètres de pipelines par des kilomètres de couloirs diplomatiques suffit désormais à fabriquer une victoire géopolitique.

Le plus savoureux reste cette fascination quasi mystique pour Washington. Comme si l’avenir énergétique de l’Afrique dépendait d’un hochement de tête au Département d’État américain. Le texte transpire cette vieille maladie postcoloniale : croire qu’aucun projet africain n’existe réellement tant qu’il n’a pas reçu l’onction impériale. À lire cet article, le gaz ne circulera bientôt plus dans des tuyaux mais dans des notes de briefing rédigées pour les stratèges américains.

Car enfin, parlons sérieusement.

Le gazoduc transsaharien porté par l’Algérie et le Nigeria repose sur des données matérielles : des infrastructures existantes, un savoir-faire accumulé depuis des décennies, une position stratégique déjà intégrée aux réseaux énergétiques européens. L’Algérie exporte déjà son gaz. Elle ne vend pas des maquettes 3D dans des conférences internationales.

À l’inverse, le projet marocain relève encore largement de la diplomatie spectacle. Six mille kilomètres offshore, vingt milliards de dollars à mobiliser, treize États à stabiliser politiquement, des défis sécuritaires énormes, des contraintes techniques titanesques… mais dans l’article tout cela est raconté comme une simple formalité administrative, presque comme si quelques selfies avec des experts américains suffisaient à transformer l’Atlantique en tuyauterie cooperative.

Le plus ironique est que le papier finit par admettre lui-même ce qu’il essaye de dissimuler depuis le début : « le TSGP l’emporte haut la main ». Après tout ce battage en faveur de Rabat, la conclusion retombe comme un rideau de théâtre mal fixé. Même « l’éminent expert américain » convoqué pour bénir le récit finit par reconnaître la supériorité du projet algérien. Quelle cruauté involontaire.

Mais au fond, cet article raconte autre chose qu’une bataille de gazoducs. Il révèle une époque où certains médias nord-africains se sont transformés en agences de storytelling géopolitique. Peu importe la réalité industrielle ; l’essentiel est de produire un récit flatteur pour certains régimes devenus experts en communication internationale. Le Maroc excelle d’ailleurs dans cet art : diplomatie de vitrine, marketing d’influence, fabrication d’images de modernité permanente. Rabat vend du récit comme d’autres exportent du phosphate.

Seulement voilà : la géologie est moins sensible au storytelling que les rédactions sous perfusion idéologique.

Les marchés énergétiques ne fonctionnent ni au hashtag ni au communiqué enthousiaste. Ils obéissent à la géographie, aux coûts, à la stabilité des infrastructures, à la souveraineté énergétique réelle. Et sur ce terrain concret le seul qui compte lorsqu’il faut livrer du gaz à l’Europe, l’Algérie demeure un acteur central, incontournable et expérimenté.

Ce qui dérange certains, précisément, c’est cela : l’Algérie n’a pas besoin de surjouer son existence stratégique. Elle n’a pas besoin de transformer chaque réunion diplomatique en épisode Netflix. Son poids énergétique est déjà une réalité tangible.

Alors oui, le projet marocain continuera probablement à bénéficier d’un énorme battage médiatique. Les conférences se multiplieront, les think tanks publieront des notes lyriques, les communicants repeindront l’Atlantique en corridor du futur. Et pendant ce temps-là, l’Algérie continuera ce qu’elle fait depuis longtemps : produire, transporter et exporter du gaz réel vers des clients réels.

La différence entre les deux approches tient peut-être en une phrase : d’un côté on construit des pipelines ; de l’autre on construit des narratifs avec des applaudissements tunisiennes.

Or l’hiver européen, lui, ne se chauffe pas avec des éléments de langage.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

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