Trump ou la politique comme mauvais théâtre d’un "Monsieur Ultimatum"

 

Trump Mr Ultimatum

Il faudrait donc s’incliner devant le “phénomène”. Le mot revient, comme une révérence embarrassée, chaque fois que Donald Trump surgit sur nos écrans, entre deux menaces apocalyptiques et trois autosatisfactions grotesques. Un “phénomène”, vraiment ? Disons plutôt une anomalie bruyante  un accident de l’histoire qui confond la puissance avec le vacarme.

Mardi, le voilà prophète de fin du monde, promettant à l’Iran la disparition pure et simple d’une civilisation. Le lendemain, prestidigitateur diplomatique, annonçant un cessez-le-feu sous conditions. Entre les deux ? Rien. Ou plutôt si : ce vide stratégique qu’on maquille en génie imprévisible, cette agitation permanente qu’on vend comme profondeur tactique.

On nous parle d’OVNI. L’image est flatteuse  elle suppose l’étrangeté, donc la singularité, donc peut-être le génie. Mais il faut parfois appeler les choses par leur nom : ce n’est pas un objet volant non identifié, c’est un dirigeant qui gouverne par impulsions, coups de menton et storytelling douteux. Un homme qui confond la guerre avec un épisode de téléréalité, où le pilote sauvé devient messie de circonstance et où chaque opération militaire doit ressembler à un blockbuster.

Le plus fascinant, au fond, ce n’est pas Trump. C’est l’effort désespéré de certains pour lui trouver une cohérence. On convoque Jean-Luc Marion, le “phénomène saturé”, l’événement qui déborde toute compréhension. Très bien. Mais à force de sophistication conceptuelle, on finit par habiller le néant. Le chaos n’est pas profond parce qu’on le décrit avec des mots compliqués.

Car enfin, regardons les faits ces choses têtues que le verbe trumpien ne dissout pas complètement. Une escalade militaire sans cap clair. Des milliers de morts. Des objectifs flous. Et, au bout du compte, un cessez-le-feu qui ressemble moins à une victoire qu’à une sortie de secours. Non pas la magnanimité du vainqueur, mais la fatigue du joueur qui réalise que la partie lui échappe.

On nous dira : stratégie indirecte, brouillage des pistes, art de la dissimulation. Trump en nouvel Alexandre, maniant la ruse à la manière d’un conquérant antique. L’image est séduisante elle flatte l’imaginaire viril de la guerre comme art noble. Mais elle s’effondre dès qu’on pose une question simple : où est la victoire ? Où est le gain politique, stratégique, humain ?

Comparer ce théâtre d’ombres à Alexander the Great à Gaugamèles, c’est confondre la manœuvre militaire avec l’improvisation narcissique. Alexandre savait où il allait. Trump, lui, semble surtout préoccupé par l’effet produit sur ses électeurs, sur ses adversaires, sur les écrans.

Et pendant ce temps, les commentateurs s’épuisent. Les “esprits raisonnables” appellent au droit international, à la diplomatie, au calme. Les autres dénoncent leur naïveté. Dialogue de sourds, pendant que la réalité, elle, avance sans demander la permission à personne.

Alors oui, Trump interloque. Mais pas au sens noble du terme. Il interloque comme une dissonance permanente, comme une rupture du sens commun. Il ne dépasse pas notre compréhension  il la met en échec par saturation de contradictions.

Fou ? Peut-être pas. Le mot est trop facile, presque rassurant. Il permet de classer, donc de comprendre. Or le problème est ailleurs : dans cette normalisation progressive de l’excès, dans cette tolérance croissante pour l’irrationnel dès lors qu’il est spectaculaire.

Le véritable “phénomène”, ce n’est pas Trump. C’est le monde qui s’habitue à lui.

Et qui, à force de s’y habituer, finit par prendre le bruit pour de la puissance et le chaos pour de la stratégie.

La guerre comme un art ? Vraiment ? Donald Trump a-t-il seulement connu autre chose que la mise en scène de la guerre, sa version climatisée et scénarisée ? Des milliers de morts, dont il serait bien en peine de rendre compte autrement que par des chiffres douteux — appelons cela, pourquoi pas, un “flou artistique” de plus dans une carrière déjà saturée d’effets spéciaux.

Ce cessez-le-feu, présenté comme un coup de maître, a surtout le goût rance de la contrainte : contrainte politique, économique, humaine bref, la réalité qui finit par rattraper le bateleur. Non, il ne s’agit pas d’une mansuétude soudaine envers ceux qu’il promettait hier de renvoyer à l’âge de pierre, mais d’une limite atteinte, d’un mur que même le vacarme ne parvient plus à masquer.

Certains, aux États-Unis, parlent de démence et évoquent la destitution. Le diagnostic est peut-être excessif,  il est surtout commode. Car le réduire à la folie, c’est encore lui accorder une forme d’exception. Or Donald Trump n’est pas une énigme : il est une méthode. Brouiller, inverser, frapper quand il parle de paix, tendre la main quand il menace, transformer la contradiction en style et l’instabilité en signature.

Un “phénomène politique”, disent certains, fascinés. Peut-être. Mais à ce compte-là, il faudrait aussi réviser nos classiques et voir en lui un nouvel Alexander the Great. Sauf qu’à Gaugamèles, il y avait une stratégie. Ici, il n’y a qu’un spectacle.

Et le plus inquiétant, au fond, n’est pas qu’il joue ce rôle. C’est que le monde continue de prendre la représentation pour la réalité.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 


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