Algérie coupable, France irréprochable : la fable continue :

Il faut reconnaître à certains discours une forme de constance admirable : ils traversent les décennies sans jamais se laisser altérer par la réalité. Ils changent de vocabulaire, de costume, de ton mais au fond, ils disent toujours la même chose. Et dans cette fidélité opiniâtre au déni, il y a presque quelque chose de touchant.

Dans les colonnes du Journal du Dimanche, Pierre Vermeren nous livre ainsi une performance bien rodée : expliquer que si la relation entre la France et l’Algérie est minée, ce n’est ni par l’histoire, ni par la violence, ni par les structures héritées de la colonisation mais par une stratégie cynique du pouvoir algérien, qui aurait trouvé dans la “diabolisation” de la France un levier politique commode.

Voilà donc l’affaire entendue : la mémoire serait un outil, un gadget, un instrument de communication. Une sorte de logiciel politique que l’Algérie activerait à volonté, comme on lance une campagne marketing. Et la colonisation, dans tout cela ? Une variable secondaire. Un bruit de fond. Une anecdote vaguement regrettable, mais certainement pas structurante.

Il fallait oser. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une présence coloniale de plus d’un siècle. D’une dépossession massive. D’un système juridique fondé sur l’inégalité. D’une guerre d’indépendance jalonnée de torture, de disparitions, de massacres. Bref, de ce que l’on appelle, dans un éclair de lucidité, une histoire.

Mais dans cette rhétorique-là, l’histoire devient un accessoire encombrant. On ne la nie pas frontalement — ce serait trop voyant —, on la relègue. On la miniaturise. On la transforme en décor, pendant que l’on déploie, au premier plan, le véritable sujet : l’ingratitude supposée de l’ancien colonisé.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond.

Ce texte n’est pas une analyse de la relation franco-algérienne. C’est une plainte. Une longue plainte élégante, savamment habillée, contre le refus de l’Algérie de jouer le rôle qu’on attend d’elle : celui d’un partenaire discret, raisonnable, reconnaissant et surtout, amnésique.

L’Algérie, dans ce récit, n’est jamais un sujet historique. Elle est un problème. Une anomalie. Une entité suspecte, qui “instrumentalise”, qui “refuse”, qui “bloque”. Une mauvaise élève de la géopolitique mémorielle.

Et la France ? Elle flotte au-dessus du tableau, dans une posture de bonne volonté contrariée. Elle aurait tout essayé, tout proposé, tout tendu et se heurterait, inlassablement, à l’hostilité irrationnelle d’Alger. On croit rêver.

Car ce renversement est d’une audace presque artistique : faire passer la puissance coloniale pour la partie lésée, et l’ancien colonisé pour l’acteur manipulateur. Il fallait y penser. Il fallait surtout oser le répéter avec autant de sérieux. Mais ce qui frappe le plus, ce n’est pas tant ce qui est dit que ce qui est soigneusement évité.

Où est la reconnaissance claire des rapports de domination ? Où est la prise en compte des continuités historiques ? Où est l’analyse des usages politiques de cette mémoire… en France même ?

Car enfin, l’instrumentalisation n’est pas un monopole algérien. Elle prospère très bien de ce côté-ci de la Méditerranée, où la question algérienne est périodiquement réactivée pour alimenter des récits identitaires, des paniques morales et des stratégies électorales.

Mais cela, curieusement, disparaît du champ de vision.

Il y a, dans cette asymétrie, quelque chose de presque comique. Une sorte de myopie sélective, qui permet de voir avec une précision chirurgicale les défauts de l’autre, tout en conservant une opacité totale sur ses propres angles morts. Et puis il y a cette idée, absolument délicieuse, selon laquelle la réconciliation serait entravée par l’Algérie.

La réconciliation.

Ce mot magique, brandi comme une évidence morale, mais vidé de toute substance. De quelle réconciliation parle-t-on, au juste ? D’une réconciliation sans vérité ? Sans reconnaissance pleine et entière ? Sans travail historique sérieux ? Une réconciliation déclarative, en somme, performative, qui consisterait à dire “tournons la page” sans jamais avoir lu le chapitre.

Une réconciliation administrative.

On imagine presque la scène : “Veuillez cesser d’être en désaccord avec votre propre histoire. Merci de votre compréhension.”

Mais l’histoire, malheureusement, ne fonctionne pas ainsi. Elle n’obéit ni aux injonctions éditoriales, ni aux calendriers diplomatiques. Elle insiste. Elle revient. Elle dérange.

Et c’est précisément cela qui pose problème.

Car ce texte révèle, malgré lui, une impatience. Une lassitude. Une forme d’agacement face à la persistance de cette mémoire coloniale, qui refuse obstinément de disparaître. Comme si le passé avait la mauvaise habitude de ne pas se comporter comme un passé.

Alors on tente autre chose : on délégitime. On pathologise. On explique que si cette mémoire existe encore, ce n’est pas parce qu’elle est fondée, mais parce qu’elle est exploitée. C’est une vieille stratégie. Transformer une question historique en problème psychologique ou politique. Faire de la mémoire un symptôme plutôt qu’un fait.

Ainsi, tout devient plus simple.

Il n’y a plus de responsabilité seulement des manipulations.
Il n’y a plus de rapports de force seulement des stratégies.
Il n’y a plus d’histoire seulement des discours.

Et dans ce monde-là, la France peut enfin respirer. Délestée du poids du passé, libérée de toute asymétrie, elle redevient un acteur neutre, rationnel, presque innocent. Un miracle.

Mais un miracle fragile. Car il suffit de gratter un peu pour que tout réapparaisse : les silences, les angles morts, les euphémisations. Toute cette architecture de déni poli, de minimisation élégante, de réécriture feutrée.

Et derrière, toujours la même question, lancinante : pourquoi cela ne passe-t-il pas ?

Pourquoi l’Algérie ne “tourne-t-elle pas la page” ?

Peut-être, simplement, parce que la page en question n’a jamais été réellement écrite ensemble. Parce qu’elle a été imposée, arrachée, violente. Parce qu’elle continue de produire des effets bien réels, bien concrets, bien actuels.

Mais cela supposerait de changer de perspective.

Cela supposerait de sortir de ce récit confortable où la France est toujours du bon côté de l’histoire, et où les problèmes viennent toujours d’ailleurs.

Cela supposerait, en somme, un effort.

Et c’est peut-être cela, le véritable impensé de ce texte : non pas l’Algérie, mais la difficulté persistante, en France, à regarder cette histoire autrement que comme un malentendu.

Un malentendu.

Le mot est presque parfait.

Il permet de tout dire sans rien reconnaître. De tout évoquer sans rien assumer. De tout expliquer sans jamais se remettre en cause. C’est un mot propre.

Comme cette histoire que certains aimeraient tant rendre enfin propre, nette, digeste, débarrassée de ses aspérités, de ses violences, de ses morts. Une histoire sans cris, sans sang, sans mémoire. Une histoire qui ne dérange plus personne.

Autrement dit : une fiction.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

 


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