Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

Gara Djebilet : économie politique de la défiance et conditions institutionnelles du développement industriel en Algérie

 

La relance du projet minier de Gara Djebilet a suscité un débat public intense en Algérie, marqué par une forte polarisation et une tendance à la disqualification anticipée de l’action publique. Cet article propose une lecture en économie politique de ces réactions, en mobilisant les apports de la théorie institutionnelle, de l’analyse du développement industriel et des travaux d’Albert O. Hirschman sur l’action collective et l’apprentissage. Il soutient que le cas de Gara Djebilet révèle moins les limites intrinsèques du projet que les fragilités du débat public algérien face à l’incertitude, au temps long et à l’expérimentation institutionnelle. L’article plaide pour une critique productive, orientée vers l’amélioration des politiques publiques plutôt que vers leur invalidation a priori.

La décision de relancer l’exploitation du gisement de fer de Gara Djebilet, identifié depuis plusieurs décennies comme l’un des plus importants d’Afrique, constitue un moment significatif dans l’évolution de la politique industrielle algérienne. Longtemps cantonné au registre de la potentialité géologique, ce projet est récemment entré dans une phase opérationnelle, impliquant investissements publics, partenariats techniques et planification d’infrastructures lourdes. Cette transition de l’abstraction à l’action a cependant déclenché une réaction critique immédiate et largement négative dans l’espace public.

Cette réaction ne peut être comprise uniquement à travers l’évaluation du projet lui-même. Elle s’inscrit dans un cadre plus large, relevant de l’économie politique de l’action publique en Algérie, marqué par une défiance structurelle envers les capacités institutionnelles de l’État. Une partie du débat repose implicitement sur l’hypothèse selon laquelle les projets industriels complexes seraient, par nature, voués à l’échec dans un contexte institutionnel perçu comme fragile. Cette posture s’apparente à ce que North (1990) décrit comme une naturalisation des institutions existantes, considérées comme immuables plutôt que comme des objets de transformation politique.

Pourtant, la littérature sur le développement industriel souligne que l’incertitude, les erreurs initiales et les ajustements progressifs constituent des caractéristiques intrinsèques des trajectoires de développement. Hirschman (1958) a montré que les stratégies de développement réussies reposent rarement sur une planification optimale ex ante, mais sur des processus d’apprentissage déséquilibrés, où l’action précède souvent la cohérence. Exiger une perfection initiale des projets revient, dans cette perspective, à bloquer toute dynamique de transformation structurelle.
Dans le cas de Gara Djebilet, la critique dominante tend à évacuer cette dimension processuelle. Elle privilégie une évaluation instantanée et définitive, fondée moins sur des indicateurs empiriques que sur un diagnostic général de défaillance institutionnelle. Les travaux d’Acemoglu et Robinson (2012) sont fréquemment invoqués pour souligner l’importance des institutions inclusives, mais souvent de manière réductrice : la faiblesse institutionnelle devient un argument de renoncement, et non un point de départ pour une stratégie de renforcement des capacités étatiques.

Cette logique contribue à une dégradation de la fonction critique elle-même. Hirschman (1970) distingue, dans les systèmes politiques et organisationnels, les stratégies d’exit et de voice. Une critique productive relève de la voice : elle vise à infléchir, corriger et améliorer l’action publique. Or, une part significative des réactions au projet Gara Djebilet s’inscrit davantage dans une logique d’exit symbolique, caractérisée par le retrait intellectuel, la disqualification globale et l’absence de propositions alternatives concrètes.
Cette posture est d’autant plus problématique que les expériences historiques d’industrialisation tardive montrent que les projets miniers et sidérurgiques ont joué un rôle central dans la construction des capacités étatiques. Les travaux sur l’État développemental (Evans, 1995 ; Wade, 1990) soulignent que la performance industrielle résulte moins d’une gouvernance initialement parfaite que de la capacité de l’État à coordonner les acteurs, à discipliner les rentes et à apprendre de ses propres échecs. Refuser a priori cette possibilité d’apprentissage revient à nier toute trajectoire de développement autonome.
Par ailleurs, la littérature sur la « malédiction des ressources » (Auty, 1993 ; Karl, 1997) insiste sur le caractère contingent des effets négatifs des ressources naturelles. Ce ne sont pas les ressources en elles-mêmes qui déterminent l’échec ou le succès, mais les arrangements institutionnels, les choix de politique industrielle et la qualité du débat public. Une critique systématiquement disqualifiante peut ainsi produire un effet performatif, en fragilisant la légitimité politique des projets et en limitant les marges de manœuvre nécessaires aux ajustements incrémentaux.

Dans cette perspective, le débat autour de Gara Djebilet révèle un enjeu plus profond que celui d’un projet minier spécifique. Il met en évidence une difficulté collective à articuler lucidité critique et volonté d’action. Comme le souligne Rodrik (2007), les politiques industrielles efficaces reposent sur des dispositifs expérimentaux, réversibles et soumis à une évaluation continue, et non sur des verdicts définitifs émis en amont de l’expérience.

Conclusion
Le cas de Gara Djebilet illustre les tensions fondamentales qui traversent l’économie politique algérienne : entre défiance et engagement, entre critique et paralysie, entre diagnostic institutionnel et résignation. Une critique académiquement fondée ne saurait consister à prédire l’échec ou à célébrer prématurément le succès, mais à analyser les conditions de viabilité, les mécanismes de gouvernance et les capacités d’apprentissage du projet. À défaut de réhabiliter cette fonction exigeante de la critique, le débat public risque de devenir un facteur supplémentaire d’inertie institutionnelle, plutôt qu’un levier de transformation économique.
A/Kader Tahri   chroniqueur engagé et observateur inquiet                                                                  « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme https://kadertahri.blogspot.com/
 

 

 

 

 

 

 

 


Aucun commentaire: