Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

Du football à l’immigration : l’amalgame français !

À chaque grande compétition impliquant l’Algérie, le même scénario se répète dans le débat public français. Une polémique sportive surgit, un incident marginal est médiatisé, et aussitôt ressurgit un discours qui ne parle plus de football, mais d’immigration, de loyauté nationale, de menace intérieure et de mémoire coloniale. Ce n’est plus de l’analyse : c’est du confusionnisme ou mieux encore c’est littéralement un meeting politique, les comiques de médias peuvent être amusants, mais là !

Et il est temps de le dire clairement.

Une double stratégie diabolisation médiatique et coercition administrative fragilise non seulement les Algériens de France, mais aussi l’idée même d’une relation apaisée entre deux pays, au moment où le l’extrême droite brosse hypocritement dans le sens du poil. Gouverner par la rancune et la punition collective n’a jamais produit autre chose que du ressentiment. Et l’administration, lorsqu’elle devient instrument de règlement de comptes diplomatiques, cesse d’être un service public pour devenir une arme politique.

Le football comme prétexte idéologique

La Coupe d’Afrique des nations n’est ni un test d’intégration, ni un référendum identitaire, ni un indicateur de la cohésion nationale française. Les polémiques arbitrales, les accusations de favoritisme et les frustrations collectives sont consubstantielles au football mondial. Elles existent à tous les niveaux, dans toutes les compétitions, sur tous les continents.

Faire croire que les supporters algériens auraient une relation singulière, pathologique ou dangereuse à la défaite relève d’une falsification intellectuelle. Ce n’est pas une analyse : c’est une mise en récit anxiogène.

La minorité violente comme alibi moral

Les polémiques arbitrales, accusations de favoritisme et soupçons de complot sont structurelles au football, en Afrique comme ailleurs.

Le Maroc, le Sénégal, le Nigeria, l’Égypte ou le Cameroun ont tous, à différents moments, dénoncé l’arbitrage.

Les réactions émotionnelles des supporters algériens ne sont ni uniques ni spécifiques.

Les réseaux sociaux amplifient ces réactions en donnant une visibilité disproportionnée aux discours extrêmes.

Parler d’un « droit de gagner » refusé aux Algériens relève donc d’une perception subjective, pas d’un fait objectivable.

Oui, des incidents ont eu lieu. Oui, ils sont condamnables. Mais leur instrumentalisation est révélatrice. Depuis quand juge-t-on une population de plusieurs millions de personnes à l’aune de quelques dizaines ou centaines d’individus ?

Ce raisonnement n’est jamais appliqué aux autres groupes sociaux ou nationaux. Il ne l’est que lorsqu’il s’agit des Algériens ou des Français d’origine algérienne. Ce deux poids deux mesures n’est pas un accident : c’est un choix politique et médiatique.

L’obsession démographique comme fantasme

La litanie des chiffres contradictoires sur l’immigration algérienne, accompagnée de l’accusation systématique de mensonge institutionnel, ne vise pas à informer mais à inquiéter. Peu importe que les catégories statistiques soient connues, discutées et transparentes : le soupçon tient lieu de preuve.

Cette obsession démographique révèle moins une réalité objective qu’une peur diffuse, nourrie par des discours qui confondent volontairement immigrés, descendants d’immigrés, nationaux français et figures fantasmées de l’« envahissement ».

Intégration : le procès moral permanent

Le discours dominant finit toujours par converger vers la même accusation implicite : les Algériens ou leurs descendants n’aimeraient pas la France. C’est une affirmation grave, rarement démontrée, souvent répétée.

Elle permet surtout d’éviter de parler des causes structurelles des difficultés sociales : inégalités territoriales, discriminations persistantes, déclassement économique. En transformant une question sociale en procès moral, on exonère les politiques publiques de toute responsabilité.

La mémoire coloniale instrumentalisée, encore et toujours

Comparer les relations franco-algériennes à des analogies historiques extrêmes relève moins de l’ignorance que de la manipulation. La mémoire coloniale est ici utilisée comme une arme rhétorique, non pour comprendre, mais pour disqualifier.

Faire porter à des individus vivant en France la responsabilité de discours étatiques algériens est une absurdité logique. Mais c’est une absurdité commode : elle permet de transformer une histoire conflictuelle en accusation contemporaine.

La racialisation : le point de non-retour

Lorsque la couleur de peau d’un arbitre devient un élément d’analyse, le débat a déjà sombré. Introduire la race là où elle n’a aucune pertinence sportive ou sociale n’est pas un dérapage : c’est un choix idéologique.

Et le plus grave est sans doute là : dénoncer le racisme de certains supporters tout en essentialisant, en retour, une population entière. On ne combat pas l’essentialisation par l’essentialisation. On ne combat pas le racisme par le soupçon racial.

Ce que ce débat dit vraiment de la France

Ce débat ne dit pas grand-chose de l’Algérie. Il parle surtout de la France, de son incapacité persistante à penser sereinement son passé colonial, sa diversité contemporaine et ses espaces de défoulement symbolique, comme le football.

À force de tout confondre — sport, immigration, insécurité, mémoire — on fabrique exactement ce que l’on prétend redouter : du ressentiment, de la défiance et une polarisation toujours plus brutale.

La rigueur intellectuelle impose une exigence minimale : distinguer les faits, refuser les amalgames, et cesser d’utiliser le football comme substitut à un débat politique que l’on n’ose pas mener frontalement.

Le reste n’est pas de l’analyse. C’est de la peur mise en mots.

Ce débat n’est pas pollué par l’Algérie, ni par ses supporters, ni même par le football. Il est pollué par une paresse intellectuelle devenue méthode, par une obsession identitaire recyclée à chaque événement sportif, et par une incapacité chronique à distinguer faits, émotions et fantasmes. En faisant du football africain un tribunal de l’immigration algérienne, certains commentateurs ne décrivent pas une réalité : ils projettent une angoisse.

L’amalgame est devenu un réflexe. L’incident, une preuve. Le soupçon, une démonstration. Et la race, un sous-texte jamais assumé mais toujours mobilisé. Ce n’est plus de l’analyse, c’est une mécanique. Une mécanique dangereuse, car elle transforme chaque match en prétexte, chaque défaite en accusation collective, chaque Algérien en suspect symbolique.

À force de refuser la complexité, on fabrique de la défiance. À force de confondre sport, immigration et mémoire coloniale, on alimente le ressentiment que l’on prétend dénoncer. Et à force de parler des Algériens sans jamais parler sérieusement des politiques françaises, on entretient une illusion commode : celle d’un problème extérieur, culturel, presque anthropologique.

Il serait temps d’avoir le courage intellectuel de le reconnaître : ce débat ne dit rien de l’Algérie. Il dit tout d’une France qui préfère régler ses comptes identitaires par procuration, dans les tribunes de football, plutôt que d’affronter lucidement son histoire, ses fractures sociales et ses responsabilités politiques.

Le reste n’est pas une controverse. C’est une fuite.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 


 

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