Vous prétendez regarder l’Iran pour rappeler à l’Europe ce qu’elle aurait
oublié : le prix de la séparation de Dieu et de l’État. En réalité, vous ne
regardez ni l’Iran ni l’Europe. Vous construisez un récit. Et ce récit n’est
pas un diagnostic : c’est une mise en scène anxieuse où les faits servent de
décor à une conclusion écrite d’avance.
L’Iran, sous
votre plume, devient un symbole commode : celui d’un islam qui, dès qu’il se
confondrait avec le pouvoir, révélerait sa nature véritable — totalitaire,
juridique, englobante. À partir de là, l’Europe serait sommée de comprendre que
ce qui menace là-bas est déjà en gestation ici, par le nombre, par
l’immigration, par la démographie. Tout est lié. Tout est écrit. Il n’y aurait
qu’à ouvrir les yeux.
Sauf que ce
récit ne résiste ni à l’analyse politique, ni aux faits.
Vous romantisez une révolte
qui n’a pas eu lieu. Vous parlez
d’une jeunesse iranienne affrontant “à mains nues” un régime vacillant. Vous
suggérez un basculement, un moment historique, presque un seuil
civilisationnel. Or les émeutes iraniennes récentes se sont éteintes
rapidement, sans fracture institutionnelle, sans ralliement des élites,
sans effondrement du pouvoir. Le régime iranien n’a pas vacillé. Il a démontré, une fois encore, sa stabilité.
Les réseaux
de contestation ont été neutralisés, notamment par l’interruption quasi totale
des communications satellitaires Starlink, pourtant présentées comme l’arme
technologique décisive de l’opposition. Grâce à des équipements russes et
chinois, l’État iranien a rendu ces dispositifs inutilisables. Le contrôle a
été rétabli. Les manifestations se sont dissoutes. Des marches
pro-gouvernementales massives ont occupé l’espace public. Aucun fonctionnaire
n’a changé de camp.
Ce n’est pas
un soulèvement. C’est un rapport de force classique et perdu.
Votre
premier problème est là : vous bâtissez tout votre raisonnement sur un
événement que vous surestimez, parce que vous avez besoin qu’il existe.
Vous ne décrivez pas l’islam,
vous le figez
Vous
affirmez que l’islam, dans sa “cohérence doctrinale classique”, ne sépare pas
le spirituel du politique. Cette phrase est le cœur de votre texte — et son
erreur fondamentale.
Car aucune
religion ne se résume à sa “cohérence doctrinale”. Les religions sont des pratiques
sociales, historiquement situées, traversées de conflits, de ruptures,
d’hérésies, de sécularisations partielles. Vous savez cela pour le
christianisme. Vous refusez de l’admettre pour l’islam.
Vous
transformez une tradition plurielle en un bloc normatif intemporel, comme si
quatorze siècles d’histoire, de compromis, de modernisation, d’évolutions
contradictoires n’avaient jamais existé. Ce faisant, vous adoptez exactement la
méthode des fondamentalistes : vous sacralisez le texte, vous absolutisez la
norme, vous niez le réel.
Votre islam
n’est pas celui des sociétés. C’est un islam théorique, figé, utile à votre
démonstration.
La peur du nombre : votre vrai
moteur
Le moment de
vérité de votre texte arrive avec l’argument démographique. Là, la laïcité
disparaît. Là commence le soupçon.
Vous
affirmez que tant que les musulmans sont minoritaires, ils s’adaptent parfois sincèrement, parfois stratégiquement.
Vous insinuez donc que leur adhésion à la loi démocratique serait
conditionnelle, provisoire, intéressée. Vous ne jugez plus des comportements,
mais des intentions supposées, déduites du nombre. C’est un renversement grave
: la citoyenneté devient révocable par projection démographique.
Aucune
démocratie ne peut survivre à ce type de raisonnement. Non parce qu’il serait “choquant”,
mais parce qu’il détruit le principe même sur lequel repose l’État de droit : les
individus sont jugés sur leurs actes, pas sur ce qu’ils pourraient devenir
collectivement.
Vous videz la distinction
islam / islamisme pour éviter la politique
Vous
attaquez la distinction entre islam et islamisme parce qu’elle vous empêche de
conclure. Or cette distinction n’est pas une commodité morale : c’est une
nécessité analytique.
L’islamisme
est une idéologie politique moderne, née de contextes précis — colonisation,
effondrement des empires, autoritarisme, guerres, humiliations géopolitiques.
En niant cela, vous transformez un phénomène historique en fatalité religieuse.
C’est
confortable : si tout est écrit dans la doctrine, alors il n’y a plus rien à
expliquer.
Mais c’est faux et dangereux..
L’Iran n’est pas votre preuve
— il est votre contradiction :
L’Iran réel
ne montre pas un islam en train de devenir une simple foi privée. Il montre
qu’un État théocratique peut être solide, soutenu, technologiquement compétent,
et capable de durer. Il montre aussi que la contestation ne se transforme pas
mécaniquement en sécularisation.
Votre erreur
est donc totale : vous idéalisez une révolte qui a échoué, vous essentialisez
une religion que vous refusez d’historiciser, vous remplacez l’analyse politique
par un récit civilisationnel. On ne défend pas la démocratie en tordant les
faits. On ne défend pas la laïcité en désignant des suspects collectifs et on
ne comprend pas le monde en le forçant à confirmer ses peurs.
Si l’Europe
a un devoir aujourd’hui, ce n’est pas de se regarder comme une civilisation
assiégée, mais de rester fidèle à ce qui fait sa force réelle : le droit,
appliqué à tous, sans fantasme, sans prophétie, sans alibi étranger.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
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