Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

1975 : quand le Makhzen confisque la mémoire, la justice recule

 

Les événements de 1975 continuent d’être invoqués comme un levier diplomatique, au détriment de la vérité historique et des victimes réelles. À partir d’une mémoire vécue à Oran, cette tribune        dénonce l’usage sélectif de l’histoire, rappelle les spoliations oubliées et plaide pour une justice                                            fondée sur la réciprocité et la dignité humaine.                                                                                                     
Je lis avec indignation, mais aussi avec responsabilité, certains textes parus récemment dans la presse marocaine au sujet des événements de 1975, présentés sous l’appellation de « Marche noire ». Indignation, parce que la souffrance de familles marocaines arrachées à leur quotidien en Algérie est réelle et ne saurait être niée. Responsabilité, parce que l’instrumentalisation politique de cette tragédie humaine, déconnectée de toute réciprocité historique, ne peut mener ni à la vérité ni à la justice.
Les événements de 1975 sont présentés comme une faute morale unilatérale, une transgression religieuse, voire un crime historique dont l’Algérie porterait seule la responsabilité. Cette lecture, martelée avec insistance, appelle une réponse claire, ferme et engagée. Non pour nier les souffrances réelles vécues par des familles marocaines, mais pour refuser que la mémoire soit instrumentalisée au service d’agendas politiques contemporains.
Je parle ici depuis une mémoire vécue. Mes parents résidaient à Oran en 1975. Ils ont vu des Marocains quitter précipitamment leurs logements, parfois dans la peur et l’incompréhension. Mais ils ont aussi vu — et cela ne figure dans aucun communiqué officiel — des Algériens ordinaires ouvrir leurs portes, partager le peu qu’ils avaient, protéger des voisins devenus soudainement vulnérables. Cette solidarité populaire, spontanée, profondément humaine, contredit frontalement le récit d’une hostilité généralisée et d’une haine d’État transposée mécaniquement aux peuples.
Reconnaître la douleur des Marocains expulsés est une exigence morale. La nier serait indigne. Mais refuser de rappeler l’ensemble des injustices commises dans cette période relève d’une falsification de l’histoire. Car durant ces mêmes années, des centaines de ressortissants algériens ont été expulsés du Maroc, leurs terres et leurs biens confisqués sans indemnisation. Dès le 2 mars 1973, un dahir marocain a nationalisé les terres agricoles et les immeubles appartenant à des personnes étrangères. Les ressortissants européens ou d’autres nationalités ont été indemnisés. Les Algériens, eux, en ont été exclus. Cette discrimination, documentée et persistante, demeure à ce jour sans réparation.
Près de 19 000 hectares de terres agricoles parmi les plus fertiles du Maroc oriental — à Berkane, Ahfir, Oujda, Saïdia, Taourirt, Taza — ont été saisis. Des familles algériennes ont été chassées manu militari, sans procédure contradictoire, sans récépissé, sans possibilité de recours effectif. Certaines ont quitté le Maroc avec pour seuls bagages les vêtements qu’elles portaient. Des cimetières algériens ancestraux, comme celui de Sidi Boubena, subsistent encore de l’autre côté de la frontière, témoins muets d’une présence historique que nul discours officiel ne peut effacer.
Ces faits ne relèvent pas de la rumeur ou de la mémoire orale seule. Ils ont été portés sur la scène officielle. Lors des réunions de la commission consulaire et sociale tenues à Alger en 2003 et à Rabat en 2004, les deux États avaient convenu d’assainir les contentieux liés aux biens spoliés sur la base de la réciprocité. Ces engagements n’ont jamais été honorés. Des démarches officielles algériennes, y compris au niveau ministériel, sont restées sans réponse. Le silence est devenu une politique.
Il faut également rappeler un point systématiquement occulté par les récits dominants : la majorité des Marocains ayant quitté l’Algérie fin 1975 n’étaient pas propriétaires de biens immobiliers, mais locataires de logements appartenant à l’État ou à des tiers. Cela n’ôte rien à la violence psychologique du départ, ni à la brutalité de la décision, mais cela rend abusif le discours généralisé de spoliation patrimoniale présenté comme homogène et juridiquement indiscutable.
Plus grave encore est l’usage cynique du registre religieux. Affirmer que l’expulsion aurait « piétiné l’Islam » parce qu’elle s’est produite le jour de l’Aïd al-Adha relève d’une manipulation émotionnelle assumée. Les États n’agissent pas au nom de la foi, mais au nom du pouvoir. L’histoire du monde musulman, comme celle de toutes les régions du monde, est jalonnée de décisions politiques injustes prises entre coreligionnaires. Sacraliser un événement politique, c’est le soustraire à toute analyse critique et enfermer la mémoire dans une logique de confrontation morale stérile.
La mémoire ne peut être à géométrie variable. Car au-delà des biens des particuliers algériens spoliés entre 1973 et 1975, il existe un autre dossier, encore plus sensible : celui des biens acquis par le FLN et l’ALN durant la guerre de libération nationale. Fermes, maisons, ateliers, infrastructures achetés avec l’argent des Algériens pour soutenir la lutte anticoloniale sur le sol marocain restent aujourd’hui sans statut clair. Leur valeur se chiffre en milliards. Leur sort demeure occulté. Leur évocation dérange, car elle révèle combien le contentieux entre les deux pays est ancien, profond et multiforme — et ne se résume pas à la seule question du Sahara occidental.
Refuser cette complexité, c’est refuser la vérité. Refuser la réciprocité, c’est refuser la justice. Les peuples algérien et marocain n’ont rien à gagner dans une concurrence victimaire orchestrée par des appareils d’État. Ils ont tout à perdre dans la confiscation de la mémoire par des récits nationaux exclusifs.
La réconciliation ne viendra ni des slogans ni des commémorations sélectives. Elle viendra d’un travail historique indépendant, d’une reconnaissance croisée des torts, de la restitution ou de l’indemnisation équitable des biens spoliés, et du respect de toutes les victimes, quelles que soient leur nationalité ou leurs origines.
Les solidarités vécues à Oran, à Oujda, à Roubane ou à Tlemcen existent encore dans les mémoires populaires. Elles démentent les récits de haine. Elles rappellent que les peuples ont souvent été plus lucides, plus justes et plus fraternels que leurs dirigeants. La mémoire doit être une passerelle, pas une arme. Tant qu’elle sera utilisée comme un instrument de pression politique, la vérité restera fragmentée, et l’injustice intacte.

« Par un citoyen algérien, fils de témoins de 1975 »

A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça
https://kadertahri.blogspot.com/


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