Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

Nation algérienne : déconstruction d’un discours idéologique

Sous couvert d’analyse, sous un texte de Bernard Lugan connu pour ses positions favorables au Maroc et pour une lecture très contestée de l’histoire nord-africaine que la presse du Makhzen recycle une vieille rhétorique : celle qui consiste à délégitimer un État en niant son histoire, sa souveraineté et jusqu’à son existence nationale.

Affirmer que l’ONU aurait acté la « marocanité » du Sahara occidental est tout simplement faux. Le droit international ne fonctionne ni par insinuations ni par lectures sélectives. Le Sahara occidental reste un territoire non autonome, et aucun État, fût-il soutenu par des alliés puissants, ne peut s’arroger un droit que l’ONU n’a jamais reconnu.

Quant à l’idée selon laquelle l’Algérie aurait inventé ce conflit pour accéder à l’Atlantique, elle relève de la fiction géopolitique. Elle sert surtout à masquer une réalité dérangeante : l’Algérie n’a jamais revendiqué un centimètre de ce territoire, contrairement à ceux qui l’occupent.

Mais le plus révélateur est ailleurs. En niant l’existence de la nation algérienne, l’auteur ne produit pas une analyse audacieuse, il réactive une logique coloniale bien connue : celle qui prétend que certains peuples ne seraient pas mûrs pour l’État, pas légitimes dans leurs frontières, pas fondés dans leur souveraineté.

Ce discours n’éclaire rien. Il ne fait que projeter sur l’Algérie les contradictions d’un débat que le droit international, lui, a déjà tranché.

Voici mon analyse critique structurée, point par point, comme réponse argumentée pour démonter les fausses allégations, amalgames et sophismes du texte retenu par la presse du Makhzen.

Le texte Marocain nous présente sur le Sahara occidental sa victoire diplomatique pour nous dire que la résolution 2797 consacrerait la « prééminence » du plan d’autonomie marocain et acterait la reconnaissance internationale de la marocanité du Sahara.

- Aucune résolution de l’ONU ne reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

- Les résolutions récentes : parlent de solution politique mutuellement acceptable, restent fondées sur le droit à l’autodétermination, maintiennent le Sahara occidental sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU.

- Le plan d’autonomie marocain est qualifié de « sérieux et crédible » par certains États, mais il n’est ni endossé juridiquement par l’ONU, ni exclusif.

Confusion volontaire entre soutiens diplomatiques ponctuels et reconnaissance juridique internationale.

 Le texte  Marocain nous présente encore une fois l’accusation d’un projet algérien d’accès à l’Atlantique dont l’Algérie aurait « créé » la question sahraouie pour obtenir un accès à l’Atlantique.

- Aucune source historique ou diplomatique sérieuse ne prouve un tel objectif stratégique algérien.

-La position algérienne est constante depuis 1975 : soutien au principe d’autodétermination, alignement sur les résolutions de l’ONU, non-revendication territoriale directe.

- L’Algérie n’a jamais revendiqué un territoire sahraoui, contrairement au Maroc. Procès d’intention géopolitique sans fondement factuel.

Le texte  Marocain nous présente Sur les relations avec le Sahel, la Russie et la Libye tout en soulignant une allégation d’un isolement diplomatique, brouille avec le Sahel, divergence avec la Russie.

Simplification abusive : L’Algérie reste un acteur central en Afrique (UA, médiations régionales). Les divergences avec le Mali ou la Libye portent sur des approches sécuritaires, pas sur une hostilité stratégique.

-La Russie : entretient une relation pragmatique, non exclusive, coopère avec des acteurs parfois antagonistes (c’est une constante russe).

-Aucun État sérieux ne conditionne sa diplomatie à un alignement total avec Moscou.

La presse du Makhzen s’amuse à transformer des désaccords tactiques en rupture stratégique est malhonnête.

Le texte  Marocain nous présente que l’emprisonnement de Boualem Sansal aurait gravement terni l’image de l’Algérie. Pourtant le cas Boualem Sansal relève : du droit interne algérien et d’une procédure judiciaire (qu’on peut critiquer, mais pas instrumentaliser). De nombreux États (y compris européens et même le Makhzen Marocain emprisonnent journalistes ou intellectuels sans que leur existence nationale soit remise en cause. Juste pour amplifier amalgame entre débat sur les libertés et disqualification d’un État.

Le texte  Marocain nous parle Sur l’économie algérienne et la dépendance aux hydrocarbures pour nous apprendre que l’Algérie serait incapable de se diversifier et au bord de l’effondrement.

 -Oui, l’Algérie est dépendante des hydrocarbures — fait connu et reconnu par les autorités algériennes elles-mêmes. Mais : elle dispose d’une dette extérieure très faible, de réserves énergétiques majeures, d’une capacité budgétaire souveraine (pas sous tutelle FMI). La comparaison avec les années 1980-90 est anachronique : contexte mondial différent, infrastructures, capital humain et industrialisation incomparables. La presse du makhzen se réjouit dans son exagération catastrophiste sans mise en perspective macro-économique.

La presse du Makhzen se penche sur la démographie et les importations alimentaires pour clamer que l’Algérie ne produit rien et importe tout. L’Algérie a augmenté sa production céréalière, laitière et maraîchère, elle reste dépendante sur certains produits, comme la majorité des pays méditerranéens. L’argument « l’Algérie exportait avant 1962 » est trompeur : c’était une économie coloniale tournée vers la métropole, non vers la souveraineté alimentaire locale.

Ce récit marque la Nostalgie coloniale déguisée en argument économique de l’auteur applaudit par la presse du Makhzen.       

La presse marocaine s’inquiète sur le budget militaire et les transferts sociaux, pour avancer que l’armée et les aides sociales empêchent tout développement.

-Le budget militaire algérien : est cohérent avec la taille du pays, ses frontières et son environnement sécuritaire.

-Les transferts sociaux : existent aussi en Europe (allocations, subventions), sont un choix politique, pas une anomalie.

-Aucun État ne se développe sans stabilité sociale préalable.

Une vision néolibérale dogmatique, déconnectée des réalités sociales de la politique du Makhzen.

La presse reprend  que la nation algérienne comme non-concept et n’existerait pas historiquement, remettre en cause l’existence de la nation algérienne ne constitue pas une analyse audacieuse, mais la réactivation d’une vieille matrice coloniale, déjà discréditée par l’histoire et les sciences sociales.

Une Réponse critique fondamental, il me semble que c’est l’attaque la plus grave et la plus idéologique. Aussi je dois préciser que  La nation n’est pas une donnée immobile, mais une construction historique (Renan, Anderson).

Affirmer, comme le fait Bernard Lugan, que la « nation algérienne » serait un « non-concept » ne relève ni de l’audace intellectuelle ni du débat historiographique. Il s’agit d’une négation politique, profondément idéologique, qui s’inscrit dans une tradition discursive bien connue : celle qui consiste à contester l’existence d’un peuple pour fragiliser la légitimité de son État.

Cette thèse repose sur une conception archaïque et disqualifiée de la nation, comme si celle-ci devait nécessairement exister depuis des siècles sous la forme d’un État centralisé pour être reconnue comme légitime. Or, depuis plus d’un siècle, les sciences sociales ont démontré l’inanité de cette approche. Ernest Renan, Benedict Anderson ou Eric Hobsbawm ont établi que la nation n’est jamais une donnée naturelle ou immobile, mais une construction historique, forgée par des expériences collectives, des ruptures, des résistances et des projets politiques. À l’aune de ces critères, aucune nation moderne ne survivrait à un tel examen, pas même celles que l’auteur érige implicitement en modèles.

L’Algérie, contrairement à ce qui est insinué, ne surgit pas du néant en 1962. Elle repose sur une continuité humaine, culturelle et linguistique évidente, inscrite dans un espace maghrébin structuré depuis des siècles. Bien avant la colonisation française, ce territoire a connu des formes d’organisation politique souveraines  royaumes hammadide et zianide, dynamiques régionales intégrées, Régence d’Alger  dotées d’institutions, de frontières fonctionnelles, d’un pouvoir fiscal, d’une armée et de relations diplomatiques reconnues. Feindre d’ignorer cette réalité relève moins de l’ignorance que de la mauvaise foi.

L’argument selon lequel les régions composant l’Algérie actuelle n’auraient « jamais eu de destin commun » est tout aussi fallacieux. Il pourrait être appliqué, mot pour mot, à la quasi-totalité des États contemporains, y compris au Maroc, dont l’unification territoriale s’est opérée par conquêtes, alliances et intégrations progressives. Pourquoi, dès lors, cet argument ne serait-il mobilisé que contre l’Algérie ? La réponse est évidente : il ne s’agit pas d’histoire, mais de sélectivité idéologique.

Plus grave encore, cette négation de la nation algérienne recycle une rhétorique coloniale éculée, utilisée autrefois pour justifier la domination impériale. Déjà au XIXᵉ siècle, on expliquait que l’Algérie n’était qu’un agrégat de tribus sans conscience nationale, donc incapable de souveraineté. Ce discours servait à légitimer la conquête, la dépossession et la négation politique. Le reprendre aujourd’hui, sous couvert d’analyse, revient à ressusciter une logique de hiérarchisation des peuples, où certains seraient pleinement légitimes à disposer d’eux-mêmes et d’autres non.

En définitive, nier l’existence de la nation algérienne n’éclaire en rien les enjeux contemporains du Maghreb. Cela ne révèle qu’une chose : la difficulté persistante de certains discours à accepter qu’un État issu de la décolonisation puisse exister pleinement, souverainement et durablement, sans demander l’autorisation d’anciens récits coloniaux ou de nouveaux agendas politiques.

En conclusion  je dénonce qu’affirmer que l’Algérie serait une création artificielle sans réalité historique revient à ignorer que la quasi-totalité des États modernes, y compris au Maghreb, sont issus de processus similaires. C’est une rhétorique bien connue, héritée des discours coloniaux, qui visait à nier la capacité des peuples colonisés à former des nations.

Derrière l’apparence d’un diagnostic de parti pris se dessine donc une tentative de délégitimation politique, plus qu’une analyse rigoureuse. L’article  repris par la presse marocaine :

  • repose sur des postulats idéologiques, non sur le droit international,
  • mélange faits réels, extrapolations et contre-vérités,
  • vise moins à analyser l’Algérie qu’à : légitimer a posteriori la position marocaine sur le Sahara occidental et surtout réactiver une lecture coloniale de l’histoire nord-africaine

En final je dirai tout simplement que le récit de Bernard Lugan et sa presse marocaine  ne démontre pas l’échec de l’Algérie, mais illustre la persistance d’une rhétorique politique cherchant à délégitimer un État en niant son histoire, sa souveraineté et son droit à exister.

Ce n’est pas l’Algérie qui manque d’histoire ; ce sont ces discours qui manquent de rigueur et de courage intellectuel.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça
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Maroc et sa Guerre des cartes : mais L’histoire n’est pas un tribunal !

 

Sous couvert d’archives et de références savantes, une tribune marocaine transforme l’histoire coloniale en réquisitoire politique contre l’Algérie. Cette réponse démonte, point par point, une lecture idéologique qui confond héritage colonial et responsabilité nationale, et rappelle que les frontières du Maghreb sont le produit d’une domination étrangère, non d’une “spoliation” postcoloniale.

L’article récemment publié dans la presse marocaine sous le titre provocateur « L’Algérie, une fabrication coloniale » prétend s’appuyer sur les archives militaires françaises et sur les travaux de l’historienne Hélène Blais pour démontrer l’illégitimité territoriale de l’Algérie contemporaine. À première lecture, le texte impressionne par son volume, son accumulation de chiffres et de références. À y regarder de plus près, il révèle surtout une instrumentalisation méthodique de l’histoire coloniale, mise au service d’un récit politique bien connu.

Il faut commencer par un point de vérité, afin d’éviter toute ambiguïté : l’Algérie moderne est un produit de la décolonisation. Oui, ses frontières ont été dessinées, élargies et figées par l’administration coloniale entre 1830 et 1902. Ces faits ne sont ni niés ni controversés par les historiens sérieux. Mais ce que l’article fait de ces faits relève non de l’histoire, mais de la mise en accusation idéologique.

La thèse centrale est simple : puisque la régence d’Alger n’était pas un État-nation doté de frontières définies, puisque le Sahara ne relevait pas d’Alger avant la conquête française, alors l’Algérie actuelle serait un “pays-mirage”, héritier illégitime de territoires qui auraient appartenu au Maroc. Cette démonstration repose sur une confusion volontaire entre trois niveaux distincts : les structures précoloniales, la conquête coloniale et l’État postcolonial.

Aucune formation politique du Maghreb au XIXᵉ siècle ne correspondait au modèle de l’État-nation moderne. Ni la régence d’Alger, ni le beylicat de Tunis, ni le Maroc précolonial ne disposaient de frontières linéaires, cartographiées et administrées comme celles d’aujourd’hui. Les souverainetés étaient diffuses, emboîtées, souvent symboliques. Transformer cette réalité en argument d’illégitimité pour un État né de la décolonisation est un anachronisme majeur.

L’article insiste longuement sur le Touat, le Tidikelt, le Gourara ou Tindouf, présentés comme des territoires marocains “spoliés”. Il est exact que ces régions entretenaient des liens anciens avec le Makhzen marocain : allégeances religieuses, réseaux caravanier, perception occasionnelle d’impôts. Mais ces liens ne constituaient pas une souveraineté territoriale continue au sens moderne. Les projeter rétroactivement sur une carte du XXIᵉ siècle relève d’une lecture téléologique de l’histoire, où le passé est sommé de justifier des revendications contemporaines.

Cependant l’auteur de cet article polémique oublie de nous citer que le monde tribal de l’Algérie ottomane avait une certaine cohérence et pouvait être vu comme un système assez complexe et fonctionnel. Dans le sud algérien, les tribus qui opposèrent une résistance furent par ailleurs prises en tenaille entre l’armée française et celle du sultan du Maroc, le sultan Abd Al Rahman. Ainsi, le sultanat du Maroc participa au démantèlement tribal en « taillant en pièces » les regions du sud algérien

Cet ordre tribal fut bouleversé par les transformations induites par le régime colonial et en premier lieu par son avant-bras : l’armée. 

Le point le plus problématique demeure toutefois la déresponsabilisation totale de la France coloniale. Tout se passe comme si la conquête du Sahara, la fixation des frontières et leur intégration à l’Algérie administrative avaient été des choix algériens. Or les archives citées par l’article disent exactement l’inverse : ce sont les autorités françaises qui, pour des raisons stratégiques et impériales, ont rattaché le Sahara à l’Algérie afin de créer un continuum territorial entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. L’Algérie indépendante n’a fait qu’hériter de cet espace, au prix d’une guerre de libération parmi les plus violentes du XXᵉ siècle.

Accuser aujourd’hui l’Algérie de “spoliation” revient donc à transférer la responsabilité coloniale sur un pays colonisé. C’est un renversement moral et historique profondément contestable. Selon cette logique, tous les États africains seraient coupables d’usurpation pour avoir conservé des frontières coloniales. Or c’est précisément pour éviter le chaos que le droit international africain a consacré le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation — principe que le Maroc a lui-même invoqué lorsqu’il lui était favorable.

Plus troublant encore est le vocabulaire employé par l’article. “Pays-mirage”, “brigand de grand chemin”, “carte volée” : ce lexique ne relève ni de l’analyse historique ni du journalisme responsable. Il renvoie directement à l’imaginaire colonial, celui qui décrivait l’Algérie comme un espace vide, sans histoire, sans légitimité propre. Voir ce langage repris aujourd’hui par une presse maghrébine est un paradoxe inquiétant. On ne combat pas l’héritage colonial en reprenant ses catégories mentales.

Cette dérive n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une logique plus large de guerre mémorielle, où l’histoire est mobilisée non pour comprendre, mais pour disqualifier. L’Algérie n’est plus analysée comme un produit tragique de la colonisation, mais comme un acteur coupable, un usurpateur permanent. Ce glissement est dangereux, car il nourrit les ressentiments et fossilise les antagonismes au lieu de les dépasser.

L’histoire coloniale du Maghreb est une histoire partagée, douloureuse, complexe. Elle devrait constituer un terrain de lucidité commune, non un arsenal polémique. La France a redessiné la région selon ses intérêts impériaux, en brisant des équilibres anciens et en imposant des frontières artificielles. En faire aujourd’hui porter la faute à l’Algérie, c’est non seulement falsifier le passé, mais refuser d’affronter la seule responsabilité qui compte réellement.

Dire les choses comme elles sont l’Algérie est héritière d’un découpage colonial. Mais refuser qu’elles soient utilisées comme ça : pour délégitimer un peuple, nier son histoire et prolonger, sous d’autres formes, la violence symbolique du fait colonial.

Mais la France a aussi “inventé” le Maroc moderne, en fixant ses frontières, en amputant certaines zones d’Algérie et en en consolidant d’autres. Faire de cette “invention” un argument à sens unique contre l’Algérie relève d’un deux poids, deux mesures historique.

Ce débat n’est pas une querelle d’archives. Il est le symptôme d’un malaise plus profond : l’incapacité persistante du Maghreb à sortir de la logique coloniale par laquelle ses frontières ont été tracées et ses peuples opposés. En attaquant l’Algérie à travers une lecture biaisée de l’histoire, ce n’est pas seulement un voisin que l’on vise, mais une certaine idée de la coexistence maghrébine.

Faire de l’Algérie un État illégitime parce qu’il est né de la colonisation, c’est oublier que tous les États du Maghreb sont nés d’une violence coloniale commune. Les hiérarchiser aujourd’hui, les juger à l’aune d’une pureté historique imaginaire, revient à prolonger la fragmentation voulue par l’Empire. C’est substituer à la domination étrangère une guerre intérieure permanente.

L’histoire ne réparera pas les frontières. Elle peut, en revanche, réparer les consciences. À condition de cesser de l’utiliser comme un instrument de disqualification politique. Sans cela, le Maghreb restera prisonnier de ses cartes, incapable de penser son avenir autrement que dans le miroir déformant de son passé.

L’histoire n’est ni une preuve à charge ni un acte de propriété. Elle est un champ de ruines, où les États modernes cherchent trop souvent des titres de légitimité qu’elle ne peut offrir. Vouloir y trouver des frontières définitives, des souverainetés pures ou des droits immaculés, c’est lui demander ce qu’elle ne contient pas.

Les frontières du Maghreb sont nées d’une violence étrangère. Les peuples qui les habitent en ont hérité sans les choisir. Les accuser aujourd’hui d’illégitimité revient à les condamner à une faute originelle dont ils ne sont pas responsables. C’est refuser à l’histoire son droit à la complexité, et aux sociétés leur droit à l’avenir.

On ne guérit pas d’un passé colonial en le brandissant comme une arme. On s’en libère en le regardant en face, sans fantasmes, sans anathèmes, et sans chercher chez l’autre la cause de ses propres impasses. L’histoire n’est pas là pour désigner des coupables, mais pour rappeler une vérité simple : aucune nation du Maghreb ne sort intacte de la colonisation, et aucune ne s’en élèvera seule contre les autres.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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Colonisation française et Algérie : le déni médiatique à l’épreuve de l’histoire

 


Plus de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, la colonisation française continue de structurer le débat public — souvent sur le mode du déni. Cette tribune analyse comment certains discours médiatiques transforment une question historique majeure en arme idéologique, au détriment de la mémoire et du dialogue.

Il existe une illusion tenace dans le débat public français : celle selon laquelle le déni colonial serait marginal, excessif, réservé à quelques polémistes outranciers. En réalité, il est profondément banal, intégré, réutilisé, presque invisible tant il structure une partie du discours médiatique dominant. L’article de la presse française décrivant « un État algérien à la rue réclamant excuses et milliards » n’est pas une aberration. Il est un symptôme. Un concentré chimiquement pur de ce que produit une société qui n’a jamais fait le travail politique de décolonisation de son propre récit.

Ce texte ne cherche pas à comprendre, ni même à contester sérieusement. Il cherche à neutraliser. Neutraliser une parole algérienne. Neutraliser une demande historique. Neutraliser l’idée même que la colonisation puisse encore produire des droits, des obligations, des conséquences. Pour cela, il déploie un arsenal rhétorique ancien, éprouvé, redoutablement efficace.

Tout commence par le mépris. « À la rue ». Deux mots, et tout est dit. Il ne s’agit pas d’un constat économique, aucun indicateur sérieux n’est mobilisé, mais d’une assignation symbolique. Tout y est. Le ton goguenard, la posture de supériorité, l’inversion morale, la stigmatisation, la peur de l’autre et surtout cette obsession : faire taire la question coloniale en ridiculisant ceux qui la posent.

Commençons par le titre, ce petit bijou de mépris. « À la rue ». Deux mots qui condensent toute une vision du monde. L’Algérie n’est pas un pays, encore moins un peuple avec une histoire. C’est un clochard géopolitique. On ne lui parle pas, on le repousse. Le procédé est vieux comme la domination elle-même : rabaisser pour ne pas répondre, humilier pour éviter de penser.

Ensuite, le texte fait semblant de concéder l’évidence. Oui, bon, il y a eu torture. Oui, des exécutions. Oui, des essais nucléaires. Mais attention, pas trop longtemps. Il ne faudrait pas que cela prenne de la place. On glisse vite vers le vocabulaire anesthésiant : « dommages collatéraux ». Comme si la colonisation avait été un chantier un peu brutal, une opération mal maîtrisée, et non un système politique fondé sur la violence, le racisme juridique et la dépossession.

L’Algérie est placée en position d’infériorité morale. Elle n’est plus un État souverain qui débat de son histoire avec une ancienne puissance coloniale ; elle devient un gêneur, un quémandeur, presque un parasite. Ce cadrage est fondamental : on ne discute pas avec quelqu’un qu’on méprise. On le renvoie à sa supposée indignité.

Car c’est bien cela qu’il s’agit d’effacer. Pas les faits — ils sont trop documentés pour être niés frontalement — mais leur sens. La colonisation n’est plus un crime, elle devient une période regrettable, un malentendu historique, presque un accident. Et surtout : une histoire terminée, classée, sans conséquences.

                                                                                              

La reconnaissance minimale des crimes coloniaux — torture, exécutions, essais nucléaires — ne constitue pas une avancée. C’est un alibi. Une concession formelle destinée à mieux vider ces faits de leur portée politique. Le vocabulaire employé est révélateur : « dommages collatéraux ». Comme si la colonisation avait été un projet fondamentalement légitime, entaché d’excès regrettables. Comme si la violence n’en avait pas été la condition même.

Or la colonisation de l’Algérie n’est pas une succession de bavures. C’est un système structuré, reposant sur la dépossession foncière, la hiérarchisation raciale, l’exclusion juridique et la violence militaire. La torture n’en est pas une dérive : elle en est un outil. Les exécutions ne sont pas des accidents : elles sont une méthode. Les essais nucléaires ne sont pas des erreurs : ils sont l’expression ultime d’un rapport de domination où certains corps comptent moins que d’autres.

Face à cela, l’argument « les Français d’aujourd’hui ne sont pas responsables de 1830 » agit comme un rideau de fumée. Il détourne la question pour mieux l’annuler. Personne ne réclame une culpabilité individuelle. La question est celle de la responsabilité historique et politique de l’État, qui ne disparaît pas avec le temps. La France reconnaît cette continuité quand cela l’arrange — pour Vichy, pour la Shoah, pour certaines victimes — mais la refuse dès qu’il s’agit de la colonisation. Ce n’est pas un principe, c’est un choix.

Quand le sol historique devient trop instable, le texte se replie sur un terrain jugé plus sûr : l’immigration. Et là, le masque tombe. L’Algérien cesse d’être un sujet historique pour devenir un problème social. Délinquant. Fraudeur. Faux mineur. Faux vieux. Les mots s’accumulent, les soupçons aussi. Les chiffres, eux, brillent par leur absence. Peu importe : le but n’est pas d’informer, mais de contaminer. Contaminer la question coloniale par l’angoisse sécuritaire.

Ce glissement n’est pas innocent. Il permet une opération idéologique centrale : si l’Algérien pose problème aujourd’hui, alors il ne peut pas être légitime à se plaindre d’hier. Le passé est invalidé par le présent, soigneusement caricaturé. La colonisation disparaît derrière le fantasme du migrant ingrat.

Le raisonnement du « donnant-donnant » parachève cette inversion. La France aurait investi. L’Algérie devrait rembourser. Voilà la colonisation transformée en contrat commercial mal équilibré. On oublie commodément que ces investissements visaient l’exploitation des ressources, l’enrichissement de la métropole et l’installation durable d’une population européenne privilégiée. On oublie que l’Algérie a payé ces infrastructures par la spoliation de ses terres, la destruction de ses structures sociales et une guerre de libération d’une violence extrême.

Mais dans ce récit, la France est généreuse, presque naïve. L’Algérie, elle, est ingrate. Le colon devient mécène, le colonisé débiteur. C’est le cœur du révisionnisme colonial : inverser les rôles pour rendre toute réparation absurde, voire obscène.

L’affirmation selon laquelle la France aurait souffert économiquement de son empire pousse cette logique jusqu’à l’absurde. À ce stade, la colonisation n’a plus seulement cessé d’être un crime ; elle devient un fardeau injustement porté par la métropole. La France n’est plus responsable : elle est victime. Le monde à l’envers devient la norme discursive.

Et puis vient l’aveu. Brutal. Décomplexé. Ce type de revendication « pousse les électeurs à voter RN ». Ce n’est pas une dérive regrettable. C’est une justification implicite. Le texte ne cherche pas à empêcher cette radicalisation ; il l’alimente. La colonisation devient un champ de bataille culturel, un outil de mobilisation identitaire, un prétexte pour rendre toute reconnaissance historiquement correcte politiquement toxique.

La conclusion sur la fraternité des peuples est alors d’un cynisme achevé. Après avoir passé le texte à humilier, stigmatiser, soupçonner et inverser les rôles, on se drape dans l’universalisme de façade. C’est le vernis humaniste posé sur une mécanique de rejet.

Il faut cesser de se raconter des histoires. Ce type de tribune n’est ni iconoclaste ni courageuse. Elle est prévisible, paresseuse, et profondément réactionnaire. Elle recycle les vieux réflexes coloniaux pour protéger un récit national incapable d’assumer ses zones d’ombre.

Reconnaître les crimes de la colonisation ne mettrait pas la France à genoux. Ce qui l’affaiblit, en revanche, c’est cette incapacité chronique à regarder son histoire autrement qu’à travers le prisme de l’autojustification. Ce besoin compulsif de se poser en victime dès que les faits dérangent.

La vérité est simple : tant que la colonisation sera traitée comme une provocation plutôt que comme un fait historique majeur, tant que les anciens colonisés seront sommés de se taire ou d’être reconnaissants, le débat restera pollué. Et la France continuera à confondre mémoire, identité et peur.

Mais au fond, c’est peut-être cela que cherchent ces tribunes. Non pas clore le débat, mais l’empoisonner durablement. Pour que surtout, rien ne change. En tout cas ce n’est pas une affaire algérienne.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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