Sous couvert
d’archives et de références savantes, une tribune marocaine transforme
l’histoire coloniale en réquisitoire politique contre l’Algérie. Cette réponse
démonte, point par point, une lecture idéologique qui confond héritage colonial
et responsabilité nationale, et rappelle que les frontières du Maghreb sont le
produit d’une domination étrangère, non d’une “spoliation” postcoloniale.
L’article
récemment publié dans la presse marocaine sous le titre provocateur «
L’Algérie, une fabrication coloniale » prétend s’appuyer sur les archives
militaires françaises et sur les travaux de l’historienne Hélène Blais pour
démontrer l’illégitimité territoriale de l’Algérie contemporaine. À première
lecture, le texte impressionne par son volume, son accumulation de chiffres et
de références. À y regarder de plus près, il révèle surtout une instrumentalisation
méthodique de l’histoire coloniale, mise au service d’un récit politique bien
connu.
Il faut
commencer par un point de vérité, afin d’éviter toute ambiguïté : l’Algérie
moderne est un produit de la décolonisation. Oui, ses frontières ont été
dessinées, élargies et figées par l’administration coloniale entre 1830 et
1902. Ces faits ne sont ni niés ni controversés par les historiens sérieux.
Mais ce que l’article fait de ces faits relève non de l’histoire, mais de la mise
en accusation idéologique.
La thèse
centrale est simple : puisque la régence d’Alger n’était pas un État-nation
doté de frontières définies, puisque le Sahara ne relevait pas d’Alger avant la
conquête française, alors l’Algérie actuelle serait un “pays-mirage”,
héritier illégitime de territoires qui auraient appartenu au Maroc. Cette
démonstration repose sur une confusion volontaire entre trois niveaux distincts
: les structures précoloniales, la conquête coloniale et l’État postcolonial.
Aucune
formation politique du Maghreb au XIXᵉ siècle ne correspondait au modèle de
l’État-nation moderne. Ni la régence d’Alger, ni le beylicat de Tunis, ni le
Maroc précolonial ne disposaient de frontières linéaires, cartographiées et
administrées comme celles d’aujourd’hui. Les souverainetés étaient diffuses,
emboîtées, souvent symboliques. Transformer cette réalité en argument
d’illégitimité pour un État né de la décolonisation est un anachronisme
majeur.
L’article
insiste longuement sur le Touat, le Tidikelt, le Gourara ou Tindouf, présentés
comme des territoires marocains “spoliés”. Il est exact que ces régions entretenaient
des liens anciens avec le Makhzen marocain : allégeances religieuses, réseaux
caravanier, perception occasionnelle d’impôts. Mais ces liens ne constituaient
pas une souveraineté territoriale continue au sens moderne. Les projeter
rétroactivement sur une carte du XXIᵉ siècle relève d’une lecture téléologique
de l’histoire, où le passé est sommé de justifier des revendications
contemporaines.
Cependant l’auteur
de cet article polémique oublie de nous citer que le monde tribal de l’Algérie
ottomane avait une certaine cohérence et pouvait être vu comme un système assez
complexe et fonctionnel. Dans le sud algérien, les tribus qui opposèrent une
résistance furent par ailleurs prises en tenaille entre l’armée française et
celle du sultan du Maroc, le sultan Abd Al Rahman. Ainsi, le sultanat du Maroc
participa au démantèlement tribal en « taillant en pièces » les
regions du sud algérien
Cet ordre
tribal fut bouleversé par les transformations induites par le régime colonial
et en premier lieu par son avant-bras : l’armée.
Le point le
plus problématique demeure toutefois la déresponsabilisation totale de la
France coloniale. Tout se passe comme si la conquête du Sahara, la fixation des
frontières et leur intégration à l’Algérie administrative avaient été des choix
algériens. Or les archives citées par l’article disent exactement l’inverse :
ce sont les autorités françaises qui, pour des raisons stratégiques et
impériales, ont rattaché le Sahara à l’Algérie afin de créer un continuum
territorial entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. L’Algérie
indépendante n’a fait qu’hériter de cet espace, au prix d’une guerre de
libération parmi les plus violentes du XXᵉ siècle.
Accuser
aujourd’hui l’Algérie de “spoliation” revient donc à transférer la
responsabilité coloniale sur un pays colonisé. C’est un renversement moral
et historique profondément contestable. Selon cette logique, tous les États
africains seraient coupables d’usurpation pour avoir conservé des frontières coloniales.
Or c’est précisément pour éviter le chaos que le droit international africain a
consacré le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la
colonisation — principe que le Maroc a lui-même invoqué lorsqu’il lui était
favorable.
Plus troublant
encore est le vocabulaire employé par l’article. “Pays-mirage”, “brigand de
grand chemin”, “carte volée” : ce lexique ne relève ni de l’analyse historique
ni du journalisme responsable. Il renvoie directement à l’imaginaire colonial,
celui qui décrivait l’Algérie comme un espace vide, sans histoire, sans
légitimité propre. Voir ce langage repris aujourd’hui par une presse maghrébine
est un paradoxe inquiétant. On ne combat pas l’héritage colonial en reprenant
ses catégories mentales.
Cette dérive
n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une logique plus large de guerre
mémorielle, où l’histoire est mobilisée non pour comprendre, mais pour
disqualifier. L’Algérie n’est plus analysée comme un produit tragique de la
colonisation, mais comme un acteur coupable, un usurpateur permanent. Ce
glissement est dangereux, car il nourrit les ressentiments et fossilise les
antagonismes au lieu de les dépasser.
L’histoire
coloniale du Maghreb est une histoire partagée, douloureuse, complexe. Elle
devrait constituer un terrain de lucidité commune, non un arsenal polémique. La
France a redessiné la région selon ses intérêts impériaux, en brisant des
équilibres anciens et en imposant des frontières artificielles. En faire
aujourd’hui porter la faute à l’Algérie, c’est non seulement falsifier le
passé, mais refuser d’affronter la seule responsabilité qui compte réellement.
Dire les
choses comme elles sont l’Algérie est héritière d’un découpage colonial. Mais
refuser qu’elles soient utilisées comme ça : pour délégitimer un peuple, nier
son histoire et prolonger, sous d’autres formes, la violence symbolique du fait
colonial.
Mais la
France a aussi “inventé” le Maroc moderne, en fixant ses frontières, en
amputant certaines zones d’Algérie et en en consolidant d’autres. Faire de
cette “invention” un argument à sens unique contre l’Algérie relève d’un deux
poids, deux mesures historique.
Ce débat
n’est pas une querelle d’archives. Il est le symptôme d’un malaise plus profond
: l’incapacité persistante du Maghreb à sortir de la logique coloniale par
laquelle ses frontières ont été tracées et ses peuples opposés. En attaquant
l’Algérie à travers une lecture biaisée de l’histoire, ce n’est pas seulement
un voisin que l’on vise, mais une certaine idée de la coexistence maghrébine.
Faire de
l’Algérie un État illégitime parce qu’il est né de la colonisation, c’est
oublier que tous les États du Maghreb sont nés d’une violence coloniale
commune. Les hiérarchiser aujourd’hui, les juger à l’aune d’une pureté
historique imaginaire, revient à prolonger la fragmentation voulue par
l’Empire. C’est substituer à la domination étrangère une guerre intérieure
permanente.
L’histoire
ne réparera pas les frontières. Elle peut, en revanche, réparer les
consciences. À condition de cesser de l’utiliser comme un instrument de
disqualification politique. Sans cela, le Maghreb restera prisonnier de ses
cartes, incapable de penser son avenir autrement que dans le miroir déformant
de son passé.
L’histoire
n’est ni une preuve à charge ni un acte de propriété. Elle est un champ de
ruines, où les États modernes cherchent trop souvent des titres de légitimité
qu’elle ne peut offrir. Vouloir y trouver des frontières définitives, des
souverainetés pures ou des droits immaculés, c’est lui demander ce qu’elle ne
contient pas.
Les
frontières du Maghreb sont nées d’une violence étrangère. Les peuples qui les
habitent en ont hérité sans les choisir. Les accuser aujourd’hui d’illégitimité
revient à les condamner à une faute originelle dont ils ne sont pas
responsables. C’est refuser à l’histoire son droit à la complexité, et aux
sociétés leur droit à l’avenir.
On ne guérit
pas d’un passé colonial en le brandissant comme une arme. On s’en libère en le
regardant en face, sans fantasmes, sans anathèmes, et sans chercher chez l’autre
la cause de ses propres impasses. L’histoire n’est pas là pour désigner des
coupables, mais pour rappeler une vérité simple : aucune nation du Maghreb
ne sort intacte de la colonisation, et aucune ne s’en élèvera seule contre les
autres.
Par A. Kader
Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

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