Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

Colonisation française et Algérie : le déni médiatique à l’épreuve de l’histoire

 


Plus de soixante ans après l’indépendance de l’Algérie, la colonisation française continue de structurer le débat public — souvent sur le mode du déni. Cette tribune analyse comment certains discours médiatiques transforment une question historique majeure en arme idéologique, au détriment de la mémoire et du dialogue.

Il existe une illusion tenace dans le débat public français : celle selon laquelle le déni colonial serait marginal, excessif, réservé à quelques polémistes outranciers. En réalité, il est profondément banal, intégré, réutilisé, presque invisible tant il structure une partie du discours médiatique dominant. L’article de la presse française décrivant « un État algérien à la rue réclamant excuses et milliards » n’est pas une aberration. Il est un symptôme. Un concentré chimiquement pur de ce que produit une société qui n’a jamais fait le travail politique de décolonisation de son propre récit.

Ce texte ne cherche pas à comprendre, ni même à contester sérieusement. Il cherche à neutraliser. Neutraliser une parole algérienne. Neutraliser une demande historique. Neutraliser l’idée même que la colonisation puisse encore produire des droits, des obligations, des conséquences. Pour cela, il déploie un arsenal rhétorique ancien, éprouvé, redoutablement efficace.

Tout commence par le mépris. « À la rue ». Deux mots, et tout est dit. Il ne s’agit pas d’un constat économique, aucun indicateur sérieux n’est mobilisé, mais d’une assignation symbolique. Tout y est. Le ton goguenard, la posture de supériorité, l’inversion morale, la stigmatisation, la peur de l’autre et surtout cette obsession : faire taire la question coloniale en ridiculisant ceux qui la posent.

Commençons par le titre, ce petit bijou de mépris. « À la rue ». Deux mots qui condensent toute une vision du monde. L’Algérie n’est pas un pays, encore moins un peuple avec une histoire. C’est un clochard géopolitique. On ne lui parle pas, on le repousse. Le procédé est vieux comme la domination elle-même : rabaisser pour ne pas répondre, humilier pour éviter de penser.

Ensuite, le texte fait semblant de concéder l’évidence. Oui, bon, il y a eu torture. Oui, des exécutions. Oui, des essais nucléaires. Mais attention, pas trop longtemps. Il ne faudrait pas que cela prenne de la place. On glisse vite vers le vocabulaire anesthésiant : « dommages collatéraux ». Comme si la colonisation avait été un chantier un peu brutal, une opération mal maîtrisée, et non un système politique fondé sur la violence, le racisme juridique et la dépossession.

L’Algérie est placée en position d’infériorité morale. Elle n’est plus un État souverain qui débat de son histoire avec une ancienne puissance coloniale ; elle devient un gêneur, un quémandeur, presque un parasite. Ce cadrage est fondamental : on ne discute pas avec quelqu’un qu’on méprise. On le renvoie à sa supposée indignité.

Car c’est bien cela qu’il s’agit d’effacer. Pas les faits — ils sont trop documentés pour être niés frontalement — mais leur sens. La colonisation n’est plus un crime, elle devient une période regrettable, un malentendu historique, presque un accident. Et surtout : une histoire terminée, classée, sans conséquences.

                                                                                              

La reconnaissance minimale des crimes coloniaux — torture, exécutions, essais nucléaires — ne constitue pas une avancée. C’est un alibi. Une concession formelle destinée à mieux vider ces faits de leur portée politique. Le vocabulaire employé est révélateur : « dommages collatéraux ». Comme si la colonisation avait été un projet fondamentalement légitime, entaché d’excès regrettables. Comme si la violence n’en avait pas été la condition même.

Or la colonisation de l’Algérie n’est pas une succession de bavures. C’est un système structuré, reposant sur la dépossession foncière, la hiérarchisation raciale, l’exclusion juridique et la violence militaire. La torture n’en est pas une dérive : elle en est un outil. Les exécutions ne sont pas des accidents : elles sont une méthode. Les essais nucléaires ne sont pas des erreurs : ils sont l’expression ultime d’un rapport de domination où certains corps comptent moins que d’autres.

Face à cela, l’argument « les Français d’aujourd’hui ne sont pas responsables de 1830 » agit comme un rideau de fumée. Il détourne la question pour mieux l’annuler. Personne ne réclame une culpabilité individuelle. La question est celle de la responsabilité historique et politique de l’État, qui ne disparaît pas avec le temps. La France reconnaît cette continuité quand cela l’arrange — pour Vichy, pour la Shoah, pour certaines victimes — mais la refuse dès qu’il s’agit de la colonisation. Ce n’est pas un principe, c’est un choix.

Quand le sol historique devient trop instable, le texte se replie sur un terrain jugé plus sûr : l’immigration. Et là, le masque tombe. L’Algérien cesse d’être un sujet historique pour devenir un problème social. Délinquant. Fraudeur. Faux mineur. Faux vieux. Les mots s’accumulent, les soupçons aussi. Les chiffres, eux, brillent par leur absence. Peu importe : le but n’est pas d’informer, mais de contaminer. Contaminer la question coloniale par l’angoisse sécuritaire.

Ce glissement n’est pas innocent. Il permet une opération idéologique centrale : si l’Algérien pose problème aujourd’hui, alors il ne peut pas être légitime à se plaindre d’hier. Le passé est invalidé par le présent, soigneusement caricaturé. La colonisation disparaît derrière le fantasme du migrant ingrat.

Le raisonnement du « donnant-donnant » parachève cette inversion. La France aurait investi. L’Algérie devrait rembourser. Voilà la colonisation transformée en contrat commercial mal équilibré. On oublie commodément que ces investissements visaient l’exploitation des ressources, l’enrichissement de la métropole et l’installation durable d’une population européenne privilégiée. On oublie que l’Algérie a payé ces infrastructures par la spoliation de ses terres, la destruction de ses structures sociales et une guerre de libération d’une violence extrême.

Mais dans ce récit, la France est généreuse, presque naïve. L’Algérie, elle, est ingrate. Le colon devient mécène, le colonisé débiteur. C’est le cœur du révisionnisme colonial : inverser les rôles pour rendre toute réparation absurde, voire obscène.

L’affirmation selon laquelle la France aurait souffert économiquement de son empire pousse cette logique jusqu’à l’absurde. À ce stade, la colonisation n’a plus seulement cessé d’être un crime ; elle devient un fardeau injustement porté par la métropole. La France n’est plus responsable : elle est victime. Le monde à l’envers devient la norme discursive.

Et puis vient l’aveu. Brutal. Décomplexé. Ce type de revendication « pousse les électeurs à voter RN ». Ce n’est pas une dérive regrettable. C’est une justification implicite. Le texte ne cherche pas à empêcher cette radicalisation ; il l’alimente. La colonisation devient un champ de bataille culturel, un outil de mobilisation identitaire, un prétexte pour rendre toute reconnaissance historiquement correcte politiquement toxique.

La conclusion sur la fraternité des peuples est alors d’un cynisme achevé. Après avoir passé le texte à humilier, stigmatiser, soupçonner et inverser les rôles, on se drape dans l’universalisme de façade. C’est le vernis humaniste posé sur une mécanique de rejet.

Il faut cesser de se raconter des histoires. Ce type de tribune n’est ni iconoclaste ni courageuse. Elle est prévisible, paresseuse, et profondément réactionnaire. Elle recycle les vieux réflexes coloniaux pour protéger un récit national incapable d’assumer ses zones d’ombre.

Reconnaître les crimes de la colonisation ne mettrait pas la France à genoux. Ce qui l’affaiblit, en revanche, c’est cette incapacité chronique à regarder son histoire autrement qu’à travers le prisme de l’autojustification. Ce besoin compulsif de se poser en victime dès que les faits dérangent.

La vérité est simple : tant que la colonisation sera traitée comme une provocation plutôt que comme un fait historique majeur, tant que les anciens colonisés seront sommés de se taire ou d’être reconnaissants, le débat restera pollué. Et la France continuera à confondre mémoire, identité et peur.

Mais au fond, c’est peut-être cela que cherchent ces tribunes. Non pas clore le débat, mais l’empoisonner durablement. Pour que surtout, rien ne change. En tout cas ce n’est pas une affaire algérienne.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

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