Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

Maduro arrêté : une façade tombée, un pouvoir intact

La capture de Nicolas Maduro est présentée comme un succès militaire et judiciaire. Mais derrière la façade, les structures de pouvoir vénézuéliennes restent intactes. Une analyse qui explore la continuité du pouvoir, le silence des alliés stratégiques, et les implications pour la souveraineté économique des États.

La capture de Nicolas Maduro a été présentée comme une victoire spectaculaire contre le narco terrorisme. Une « opération brillante », selon Donald Trump. Pourtant, l’absence de combats, la continuité des appareils de pouvoir et le maintien intact de la hiérarchie militaire vénézuélienne invitent à une autre lecture : celle d’un arrangement politique entre élites, mis en scène comme une opération militaire.
Car ce qui frappe, au-delà des images et des déclarations, c’est moins la chute d’un homme que la remarquable stabilité du système qui l’entourait.

Le mythe commode du « Cartel de los Soles »
Au cœur du récit officiel figure le « Cartel de los Soles », présenté comme une organisation criminelle structurée, responsable du narcotrafic vénézuélien et incarnée par Nicolás Maduro. Or, ce cartel n’existe pas en tant qu’entité organisée. Le terme apparaît au début des années 1990 dans la presse, à la suite de l’arrestation de deux généraux de la Garde nationale impliqués dans un trafic de cocaïne. Le jeu de mots fait référence aux « soleils », insignes portés par les officiers supérieurs.
Depuis, les spécialistes du crime organisé n’ont cessé de le rappeler : il ne s’agit ni d’un cartel hiérarchisé, ni d’une organisation centralisée.
InSight Crime parle d’un réseau lâche, fragmenté, traversant certaines unités de sécurité.               

Adam Isacson, du Washington Office on Latin America, souligne l’absence de structure, de commandement unifié et même d’identité collective.                                                                                     
Phil Gunson, de l’International Crisis Group, évoque une expression journalistique devenue catégorie politique.
Or, Nicolas Maduro n’est pas un militaire. Ancien chauffeur de bus et syndicaliste, il n’a jamais porté d’uniforme, ni de galons, ni de « soleils ». Les véritables détenteurs de ces insignes se trouvent ailleurs : au sommet de l’armée, dans les services de renseignement, au cœur de l’appareil sécuritaire qui a survécu intact à son arrestation.

Une opération sans résistance
La manière dont s’est déroulée l’opération renforce cette hypothèse. Des hélicoptères lourds ont survolé Caracas de nuit, en pleine lune, dans des conditions théoriquement défavorables à toute opération spéciale. La capitale vénézuélienne dispose de défenses antiaériennes, de missiles portables, de canons, d’unités loyales au régime.
Pourtant, aucun tir. Aucun affrontement. Aucune tentative de résistance notable.
 
Quelques heures plus tard, le ministre de la Défense, Vladimir Padrino López, apparaît dans une allocution télévisée. Il appelle au calme, met en garde contre le désordre, rassure la population. Il n’est ni arrêté, ni inquiété, ni même marginalisé. Le message est limpide : l’ordre sécuritaire est préservé.
Dans la rue, la réaction est à l’image de cette continuité. Pas de panique, pas de mobilisation massive, pas d’effondrement de l’État. L’arrestation du président ressemble davantage à un changement de façade qu’à une rupture politique.

La continuité de l’appareil militaire
C’est là que se joue l’essentiel. Si l’objectif avait été de démanteler un système criminel enraciné dans l’État, l’armée aurait été la cible principale. Or, elle demeure le pilier du nouvel équilibre. Les figures centrales du pouvoir sécuritaire restent en place. Les structures de contrôle, elles, ne sont pas démantelées.
L’arrestation de Maduro fonctionne alors comme un transfert de responsabilité. Toute la culpabilité est concentrée sur un homme, pendant que l’appareil qui a permis, toléré ou organisé les trafics conserve sa légitimité institutionnelle. Une amnistie de fait, en échange de la stabilité.

Le silence des alliés stratégiques
Un élément frappant de cette séquence est l’absence de réaction publique de partenaires stratégiques de longue date, comme la Russie et la Chine. Si le pétrole continue de circuler, si les contrats tiennent, le reste est secondaire.
On n’est plus en guerre froide. Aujourd’hui : les grandes puissances se concurrencent, mais cohabitent dans des compromis tacites. La capture de Maduro, si elle est bien une opération négociée, s’inscrit dans ce monde-là : pas d’invasion, pas de changement brutal d’alignement, pas de remise en cause globale de l’équilibre. Dans ce contexte, le silence est une forme d’acceptation prudente.
Ce silence n’est ni une passivité ni un soutien explicite à l’intervention américaine. Il reflète plutôt une lecture réaliste de la situation : l’opération visait Maduro, mais n’a pas remis en cause les structures essentielles du pouvoir, ni les accords énergétiques et financiers déjà établis.
Pour Moscou et Pékin, protester bruyamment aurait été coûteux et inutile, tandis qu’observer et conserver les canaux de coopération existants permet de protéger leurs intérêts stratégiques à long terme. Ce calcul pragmatique souligne que la survie des régimes étrangers, même alliés, dépend désormais moins du maintien d’un dirigeant que de la continuité des structures de pouvoir et de la stabilité des flux économiques. Le silence des grandes puissances sert donc à normaliser une transition négociée, tout en préservant leurs positions dans un monde gouverné par les arrangements plutôt que par les confrontations frontales.

Une victoire politique à faible coût pour Washington
Du point de vue des États-Unis, l’opération est efficace. Pas de guerre prolongée. Pas de pertes militaires significatives. Pas de chaos régional immédiat. Un procès à venir, présenté comme une victoire contre le narco terrorisme. Et, à terme, une influence accrue sur un pays possédant les plus importantes réserves pétrolières au monde.
Trois heures après le début de l’opération, Washington annonce qu’aucune autre action n’est prévue. La séquence est close. La guerre, si guerre il y a eu, est terminée avant même d’avoir commencé.
Mais cette efficacité a un prix : celui de la normalisation des arrangements entre élites sécuritaires, au détriment de toute transformation démocratique réelle. L’opposition vénézuélienne hérite d’un État dont les leviers essentiels, armée, renseignement, coercition, échappent toujours au contrôle civil.

Conclusion : la guerre contre la souveraineté
Ce qui se joue aujourd’hui au Venezuela ne peut être réduit à une crise politique interne ni à une simple affaire de droits humains. L’événement s’inscrit dans une dynamique plus large, plus ancienne, qui traverse les relations internationales contemporaines : la tension permanente entre souveraineté économique et intégration forcée aux circuits dominants de la mondialisation.
L’histoire récente fournit des précédents éclairants. Irak, Libye, Syrie : chaque pays qui a tenté de contourner les règles monétaires imposées par le système financier occidental a subi sanctions, chaos interne et interventions militaires, souvent sous des prétextes humanitaires ou sécuritaires. Le Venezuela, détenteur des plus importantes réserves de pétrole au monde, suit une trajectoire similaire en diversifiant ses ventes hors du dollar.

La séquence est souvent la même : sanctions économiques, isolement financier, soutien à des forces politiques internes, puis intervention directe ou indirecte. À l’issue du processus, les ressources réintègrent les marchés mondiaux selon les normes dominantes, tandis que les structures de pouvoir locales sont recomposées plutôt que démantelées.
L’arrestation de Nicolás Maduro n’est donc pas un événement isolé. Elle constitue un épisode supplémentaire d’une guerre discrète contre la souveraineté économique, menée moins par des invasions frontales que par des arrangements, des sanctions et des mises en scène sécuritaires. Une guerre où les peuples paient le prix fort, tandis que les appareils de pouvoir, eux, négocient leur survie.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/
 

CAN 2025 : Si l’Algérie emporte la Coupe, le royaume du Makhzen s’effondre

 


À défaut de produire de l’information, une certaine presse militante marocaine a choisi de produire de l’Algérie. Beaucoup d’Algérie. Trop d’Algérie. À tel point qu’on en vient à se demander si la CAN 2025 se joue réellement sur les terrains marocains ou dans les colonnes fébriles d’éditorialistes obsédés par ce voisin qu’ils prétendent mépriser.
Car le texte qui circule actuellement n’est pas un article. C’est un symptôme. Celui d’un journalisme qui a renoncé aux faits, à la preuve, à la décence, pour se réfugier dans l’invention compulsive et l’insulte répétitive.

L’Algérie imaginaire : mode d’emploi pour éditorialistes en panne : La méthode est simple, presque scolaire :
  1. Imaginer une intention algérienne.
  1. La présenter comme un fait établi.
  1. Répéter l’accusation jusqu’à saturation.
  1. Conclure triomphalement que l’Algérie est obsédée.
Tout commence par une phrase devenue culte : « Il est tout à fait aisé d’imaginer »  Effectivement. Imaginer est facile. Informer, manifestement, beaucoup moins.
Réunions secrètes, consignes occultes, guerre médiatique mondiale dirigée depuis Alger : on ne prouve rien, mais on affirme tout. Le lecteur est invité à applaudir l’imagination, pas à vérifier la réalité.
Ce n’est pas une enquête. Ce n’est pas une analyse. C’est une fan-fiction géopolitique, écrite pour calmer des angoisses internes.

Le Président Tebboune vu par Doctissimo ; Moment d’anthologie : le portrait du président algérien. Non pas analysé politiquement, mais diagnostiqué cliniquement. Obsession, pathologie, folie, haine maladive. Le tout sans source, sans fait, sans honte.
L’éditorialiste ne débat pas : il diagnostique.
Il ne critique pas : il psychiatrise.
Il ne démontre pas : il insulte.
Quand un média en arrive à médicaliser un désaccord politique, c’est qu’il n’a plus aucun argument rationnel à proposer. Ce n’est pas une attaque contre le Président Tebboune. C’est une confession d’impuissance intellectuelle.

L’Algérie, ce pays qui obsède surtout ceux qui en parlent sans arrêt : Le sommet de l’ironie est atteint lorsque le texte accuse l’Algérie d’obsession… tout en ne parlant pratiquement que d’elle. Le Maroc est censé être le héros du récit, mais l’Algérie en est le personnage principal, omniprésent, envahissant, obsessionnellement convoqué.
À ce niveau de fixation, il faudrait peut-être inverser le diagnostic. Une CAN Marocaine réussie n’a pas besoin de passer son temps à expliquer pourquoi son voisin est mauvais. Une confiance réelle n’a pas besoin d’un ennemi imaginaire permanent.

Mépris d'Etat et arrogance coloniale recyclée
   
Le vocabulaire employé à l’égard de l’Algérie est d’une violence rare : pays « handicapé », médias grotesques, État pathologique, régime fou. Ce n’est plus de la critique, c’est du mépris structurel, assumé, revendiqué.
Ce discours ne vise pas une politique précise. Il vise l’existence même de l’Algérie comme État souverain. Quand un média rabaisse un peuple entier pour se rassurer, il révèle surtout sa propre fragilité idéologique.

La CAN prise en otage par la propagande
Le sport africain, censé unir, est ici transformé en outil de règlement de comptes. La CAN devient une scène de théâtre idéologique où l’on joue la pièce habituelle : le Maroc vertueux contre l’Algérie maléfique.
Mais la vérité est brutale : les succès authentiques n’ont pas besoin d’insulter leur voisin pour exister.
À force de politiser jusqu’au ridicule un événement sportif, certains médias finissent par prouver qu’ils n’ont confiance ni dans le sport, ni dans leur propre récit.

Une propagande tellement grossière qu’elle s’auto-détruit
Tout y est : manichéisme, émotion permanente, glorification de soi, diabolisation de l’autre, absence totale de nuance. Une propagande si épaisse qu’elle en devient comique.
Elle ne convainc personne de sérieux.
Elle radicalise les convaincus.
Elle ridiculise ses auteurs.
À force de dénoncer la propagande algérienne, ce texte offre surtout une démonstration éclatante de propagande ratée et surtout expose la peur de l’Algérie de revenir avec le Trophée Africain à partir de Rabat, ce qui engendre sans équivoque la chute du royaume du Makhzen  Voilà la grande peur royale du Maroc.

Conclusion : l’Algérie comme alibi narratif
La presse ne parle pas du Maroc. Elle parle de ce que certains voudraient que l’Algérie soit. Elle ne démontre rien. Elle projette tout. Elle n’affaiblit pas l’Algérie.
Elle expose la faillite d’un journalisme militant en roue libre. L’Algérie n’a pas besoin de l’imagination maladive de quelques éditorialistes pour définir sa politique.

Le Maghreb n’a pas besoin de médias qui transforment la haine en ligne éditoriale.
Et le Marocain mérite infiniment mieux que cette caricature hystérisée du soutien et de la danse Congolaise.

Alors Bonne Année à Tous  mêmes nos voisins proches …

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/
 

1975 : quand le Makhzen confisque la mémoire, la justice recule

 

Les événements de 1975 continuent d’être invoqués comme un levier diplomatique, au détriment de la vérité historique et des victimes réelles. À partir d’une mémoire vécue à Oran, cette tribune        dénonce l’usage sélectif de l’histoire, rappelle les spoliations oubliées et plaide pour une justice                                            fondée sur la réciprocité et la dignité humaine.                                                                                                     
Je lis avec indignation, mais aussi avec responsabilité, certains textes parus récemment dans la presse marocaine au sujet des événements de 1975, présentés sous l’appellation de « Marche noire ». Indignation, parce que la souffrance de familles marocaines arrachées à leur quotidien en Algérie est réelle et ne saurait être niée. Responsabilité, parce que l’instrumentalisation politique de cette tragédie humaine, déconnectée de toute réciprocité historique, ne peut mener ni à la vérité ni à la justice.
Les événements de 1975 sont présentés comme une faute morale unilatérale, une transgression religieuse, voire un crime historique dont l’Algérie porterait seule la responsabilité. Cette lecture, martelée avec insistance, appelle une réponse claire, ferme et engagée. Non pour nier les souffrances réelles vécues par des familles marocaines, mais pour refuser que la mémoire soit instrumentalisée au service d’agendas politiques contemporains.
Je parle ici depuis une mémoire vécue. Mes parents résidaient à Oran en 1975. Ils ont vu des Marocains quitter précipitamment leurs logements, parfois dans la peur et l’incompréhension. Mais ils ont aussi vu — et cela ne figure dans aucun communiqué officiel — des Algériens ordinaires ouvrir leurs portes, partager le peu qu’ils avaient, protéger des voisins devenus soudainement vulnérables. Cette solidarité populaire, spontanée, profondément humaine, contredit frontalement le récit d’une hostilité généralisée et d’une haine d’État transposée mécaniquement aux peuples.
Reconnaître la douleur des Marocains expulsés est une exigence morale. La nier serait indigne. Mais refuser de rappeler l’ensemble des injustices commises dans cette période relève d’une falsification de l’histoire. Car durant ces mêmes années, des centaines de ressortissants algériens ont été expulsés du Maroc, leurs terres et leurs biens confisqués sans indemnisation. Dès le 2 mars 1973, un dahir marocain a nationalisé les terres agricoles et les immeubles appartenant à des personnes étrangères. Les ressortissants européens ou d’autres nationalités ont été indemnisés. Les Algériens, eux, en ont été exclus. Cette discrimination, documentée et persistante, demeure à ce jour sans réparation.
Près de 19 000 hectares de terres agricoles parmi les plus fertiles du Maroc oriental — à Berkane, Ahfir, Oujda, Saïdia, Taourirt, Taza — ont été saisis. Des familles algériennes ont été chassées manu militari, sans procédure contradictoire, sans récépissé, sans possibilité de recours effectif. Certaines ont quitté le Maroc avec pour seuls bagages les vêtements qu’elles portaient. Des cimetières algériens ancestraux, comme celui de Sidi Boubena, subsistent encore de l’autre côté de la frontière, témoins muets d’une présence historique que nul discours officiel ne peut effacer.
Ces faits ne relèvent pas de la rumeur ou de la mémoire orale seule. Ils ont été portés sur la scène officielle. Lors des réunions de la commission consulaire et sociale tenues à Alger en 2003 et à Rabat en 2004, les deux États avaient convenu d’assainir les contentieux liés aux biens spoliés sur la base de la réciprocité. Ces engagements n’ont jamais été honorés. Des démarches officielles algériennes, y compris au niveau ministériel, sont restées sans réponse. Le silence est devenu une politique.
Il faut également rappeler un point systématiquement occulté par les récits dominants : la majorité des Marocains ayant quitté l’Algérie fin 1975 n’étaient pas propriétaires de biens immobiliers, mais locataires de logements appartenant à l’État ou à des tiers. Cela n’ôte rien à la violence psychologique du départ, ni à la brutalité de la décision, mais cela rend abusif le discours généralisé de spoliation patrimoniale présenté comme homogène et juridiquement indiscutable.
Plus grave encore est l’usage cynique du registre religieux. Affirmer que l’expulsion aurait « piétiné l’Islam » parce qu’elle s’est produite le jour de l’Aïd al-Adha relève d’une manipulation émotionnelle assumée. Les États n’agissent pas au nom de la foi, mais au nom du pouvoir. L’histoire du monde musulman, comme celle de toutes les régions du monde, est jalonnée de décisions politiques injustes prises entre coreligionnaires. Sacraliser un événement politique, c’est le soustraire à toute analyse critique et enfermer la mémoire dans une logique de confrontation morale stérile.
La mémoire ne peut être à géométrie variable. Car au-delà des biens des particuliers algériens spoliés entre 1973 et 1975, il existe un autre dossier, encore plus sensible : celui des biens acquis par le FLN et l’ALN durant la guerre de libération nationale. Fermes, maisons, ateliers, infrastructures achetés avec l’argent des Algériens pour soutenir la lutte anticoloniale sur le sol marocain restent aujourd’hui sans statut clair. Leur valeur se chiffre en milliards. Leur sort demeure occulté. Leur évocation dérange, car elle révèle combien le contentieux entre les deux pays est ancien, profond et multiforme — et ne se résume pas à la seule question du Sahara occidental.
Refuser cette complexité, c’est refuser la vérité. Refuser la réciprocité, c’est refuser la justice. Les peuples algérien et marocain n’ont rien à gagner dans une concurrence victimaire orchestrée par des appareils d’État. Ils ont tout à perdre dans la confiscation de la mémoire par des récits nationaux exclusifs.
La réconciliation ne viendra ni des slogans ni des commémorations sélectives. Elle viendra d’un travail historique indépendant, d’une reconnaissance croisée des torts, de la restitution ou de l’indemnisation équitable des biens spoliés, et du respect de toutes les victimes, quelles que soient leur nationalité ou leurs origines.
Les solidarités vécues à Oran, à Oujda, à Roubane ou à Tlemcen existent encore dans les mémoires populaires. Elles démentent les récits de haine. Elles rappellent que les peuples ont souvent été plus lucides, plus justes et plus fraternels que leurs dirigeants. La mémoire doit être une passerelle, pas une arme. Tant qu’elle sera utilisée comme un instrument de pression politique, la vérité restera fragmentée, et l’injustice intacte.

« Par un citoyen algérien, fils de témoins de 1975 »

A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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«Nous, Gazaouis, craignons ce que l’année 2026 nous réserve»

 

Nous avons subi tellement d’horreurs cette année que nous avons peur d’imaginer l’avenir.

Une autre année s’est écoulée, et la vie à Gaza est toujours prise au piège entre la machine à tuer israélienne et l’indifférence croissante du monde. C’est une année de plus qui s’ajoute à notre calendrier unique de pertes, de destruction et de mort.

En mars, j’ai écrit que je craignais qu’Israël n’aille encore plus loin dans sa campagne génocidaire. Et c’est ce qui s’est passé. Israël a dépassé mes pires attentes, atteignant un niveau de cruauté inimaginable.

Cette cruauté a marqué toute l’année pour nous à Gaza.

Comme je vois beaucoup de gens publier des résumés de leurs moments préférés de 2025, j’ai pensé partager ma propre version. Voici à quoi a ressemblé cette année pour moi.

Elle a commencé par un cessez-le-feu de 45 jours ; ce bref répit n’a même pas suffi pour nous permettre de digérer mentalement les 15 mois de tueries et de destructions incessantes qui l’ont précédé.

En février, j’ai rencontré de nombreux prisonniers palestiniens qui avaient été libérés dans le cadre de la trêve et j’ai écouté les récits horribles qu’ils m’ont faits de leur disparition forcée par l’armée israélienne.

Parmi eux se trouvait mon professeur de lycée, Antar al-Agha. Quand je l’ai vu pour la première fois, je n’arrivais pas à croire que c’était lui. Il était si pâle et amaigri qu’il ne pouvait pas tendre le bras pour me serrer la main.

Il m’a raconté le long séjour qu’il a passé dans ce qu’ils appelaient la «salle de la gale» dans le centre de détention israélien, une pièce destinée à servir d’incubateur pour la gale.

«Un matin, on m’a enfin autorisé à me laver les mains, mais cela n’a pas été un soulagement pour moi. Dès que l’eau a touché ma main, la peau a commencé à peler comme si c’était une pomme de terre bouillie. Le sang a jailli de mes mains. Je ressens encore la douleur», a-t-il raconté.

En mars, Israël a repris le génocide, tuant plus de 400 personnes d’un seul coup au milieu du mois. Et il a bloqué tous les points de passage vers la bande de Gaza.

En avril, les premiers signes de famine massive ont commencé à apparaître.

En mai, l’armée israélienne m’a expulsé de force, moi et ma famille, de notre maison située à l’est de Khan Younis.

À la fin de ce mois, Israël a orchestré une nouvelle forme créative de meurtre et d’humiliation de masse, la qualifiant cyniquement de «Fondation humanitaire de Gaza» [GHF]. Lancée avec l’aide des États-Unis, cette entité a commencé à distribuer de la nourriture aux Palestiniens affamés sous la forme de «jeux de la faim».

En juin, poussé par une faim extrême, je me suis moi aussi rendu dans un centre GHF. Là-bas, j’ai vu mon peuple ramper sur le sable brûlant pour obtenir de la nourriture. J’ai vu un jeune homme se protéger des balles en se cachant derrière une autre personne. J’ai vu des jeunes hommes s’entre-tuer à coups de couteau pour un kilo de farine.

En juillet, l’armée israélienne a rasé ma maison, en même temps que tout mon quartier.

En août, l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification) a officiellement confirmé que Gaza était en proie à la famine.

À ce moment-là, il ne nous restait plus rien à manger, pas même de la farine. Nous fabriquions du pain fin en moulant des lentilles rouges ou de la nourriture pour oiseaux à base de riz. Un morceau de ce pain constituait mon seul repas de la journée.

En septembre, l’armée israélienne a ordonné un nouveau déplacement massif du nord vers le sud de Gaza, plongeant des centaines de milliers de personnes dans la misère d’un nouveau déplacement.

En octobre, un nouvel accord de cessez-le-feu a été annoncé. À ce moment-là, je n’avais plus l’énergie de ressentir quoi que ce soit. J’étais déjà consumée par le chagrin d’avoir perdu beaucoup de mes proches et amis, ma maison et toute ma ville.

J’ai perdu mes deux contrats de rédaction de contenu en freelance, car je ne pouvais pas suivre le rythme de travail en raison des conditions inhumaines du déplacement.

Au fond de moi, je savais qu’Israël ne respecterait pas sa part de l’accord de trêve et que ce ne serait pas la dernière tragédie.

En novembre, mes soupçons se sont confirmés. Israël a continué à nous bombarder. Le génocide s’est simplement transformé, passant d’une campagne de meurtres intense, bruyante et spectaculaire à une version plus discrète.

L’accaparement des terres par Israël s’est poursuivi, la «ligne jaune» s’étendant sans cesse et engloutissant de plus en plus de terres, y compris ce qui restait de mon quartier.

Ce mois-là, l’indifférence du monde est devenue encore plus flagrante, les gouvernements refusant de condamner les violations du cessez-le-feu par Israël et lui accordant au contraire des récompenses, comme un contrat gazier de 35 milliards de dollars.

En décembre, un hiver cruel s’est abattu sur la région, inondant les tentes et détruisant les bâtiments. Des bébés ont commencé à mourir d’hypothermie.

Si je pouvais effacer de ma mémoire un événement de cette année de misère, ce serait mon voyage sur le site du GHF. Les scènes que j’y ai vues représentent, à mon sens, le summum du mal. Je ne parviens toujours pas à me débarrasser du sentiment de peur qui m’envahit lorsque je passe devant les endroits que j’ai traversés pour me rendre sur le site du GHF et en revenir.

Aujourd’hui, alors que j’erre dans les ruelles étroites et inondées de mon campement, je me demande : qu’est-ce qui pousse toutes ces personnes à s’accrocher à la vie après avoir perdu leur maison, leur travail et leurs proches ?

D’après ce que je sais, ce n’est pas l’espoir, mais un mélange d’impuissance et d’acceptation du destin.

C’est peut-être parce qu’à Gaza, le temps s’est figé. Ici, le passé, le présent et l’avenir se déroulent simultanément. Le temps ici n’est pas une flèche, il ne file pas. C’est un cercle qui fusionne les débuts et les fins, entre lesquels se trouvent d’infinis épisodes d’agonie terrifiante.

À l’instar des lois fondamentales de la physique, qui ne font aucune distinction entre le passé et le présent, la tragédie à Gaza ne fait aucune distinction non plus.

Le mouvement d’un pendule de droite à gauche est le même mouvement dans la direction opposée, avec la même énergie et la même impulsion. À moins que nous n’initiions le processus, le passé et l’avenir ne seraient pas identifiables.

Récemment, j’ai commencé à m’intéresser à l’idée de rétrocausalité à Gaza, où l’avenir affecte le passé, où l’effet se produit avant la cause. En regardant les bâtiments s’effondrer d’eux-mêmes, j’imagine comment les avions israéliens les bombardent à un moment donné dans le futur, mais nous les voyons se désintégrer maintenant.

Bien sûr, on pourrait dire que les bâtiments continuent de s’effondrer à Gaza parce qu’ils ont déjà été endommagés par les bombardements israéliens. Mais il est également vrai qu’Israël continue de bombarder ce que les Palestiniens reconstruisent. Le même bâtiment serait bombardé et restauré encore et encore, il n’est donc pas exagéré d’imaginer que les décombres palestiniens actuels seront détruits à l’avenir par une bombe israélienne.

Alors que le monde se tourne vers une nouvelle année et un avenir meilleur, nous, à Gaza, redoutons ce qui va arriver. Nous sommes pris entre un passé que nous n’osons pas nous rappeler et un avenir que nous n’osons pas imaginer.

Nous ne pouvons même pas prendre de bonnes résolutions pour la nouvelle année, car nous n’avons aucun contrôle sur nos vies.

Je veux manger moins de sucre, mais Israël pourrait le faire à ma place en bloquant à nouveau l’entrée de toute nourriture à Gaza. Je veux apprendre à nager, mais Israël pourrait me tirer dessus si je mets les pieds dans la mer. Je veux replanter mon jardin, mais je ne peux même pas m’en approcher. Je veux emmener ma mère à La Mecque pour visiter la mosquée al-Haram, mais Israël ne nous autorise pas à voyager.

La seule résolution que je puisse prendre pour la nouvelle année est probablement de m’habituer aux douches froides ; le manque de gaz et de bois de chauffage pourrait bien faciliter la réalisation de ce souhait.

À Gaza, il n’y a rien à planifier, mais tout à souhaiter.

 

Source :  Qasem Waleed  Chronique de Palestine

 

Émirats arabes unis : l’argent contre l’histoire, l’ingérence contre la souveraineté


Derrière les tours de verre et les milliards, les Émirats arabes unis mènent une guerre politique, culturelle et médiatique contre l’Algérie. Ce texte démonte une hostilité systématique, assumée, et rappelle une vérité simple : l’histoire ne s’achète pas.

Les Emirat Arabes Unis, ses gratte-ciel vertigineux, ses malls monumentaux, et ses princesses qui s’échappent, une combinaison qui tue, s’ajoute à ceci l’organisation tribale de leurs sociétés où la confusion des pouvoirs est totale. Mais les politiques ont d'autres buts que la vérité. L’Emirat mène une politique proactive dans la région afin de peser non seulement comme un acteur géopolitique sur qui s’appuyer et sur qui compter, mais également comme un médiateur de crises.                                                                                                                                            

Il faut cesser l’hypocrisie. Il faut arrêter de parler de malentendu, de susceptibilité ou d’incident diplomatique.
Ce qui oppose aujourd’hui l’Algérie aux Émirats arabes unis n’est ni conjoncturel ni émotionnel. C’est un affrontement politique profond entre un État souverain enraciné dans l’histoire et un projet hégémonique bâti sur l’argent, l’ingérence et l’arrogance.

Jusqu’en 2019, les relations algéro-émiraties étaient correctes, parfois cordiales, toujours pragmatiques. L’Algérie n’a jamais cherché le conflit. Mais depuis que Mohammed ben Zayed exerce le pouvoir réel, la diplomatie émiratie s’est transformée en machine d’intervention, de déstabilisation et de pression régionale. Les Émirats ne coopèrent plus : ils s’imposent.

Et face à cette logique, l’Algérie dérange.
Parce qu’elle ne s’achète pas.
Parce qu’elle ne se soumet pas.
Parce qu’elle n’entre pas dans les schémas artificiels de domination régionale.

Quand l’histoire manque, l’agressivité commence

Les États sûrs d’eux n’attaquent pas l’histoire des autres.
Les nations solides n’ont pas besoin de campagnes de communication pour exister.

Les Émirats arabes unis sont une construction récente, née après le retrait britannique, précédée non par un État, mais par des cheikhdoms sous protectorat. Ce n’est ni une provocation ni un jugement de valeur : c’est un fait historique. Et c’est précisément ce vide que certains tentent de combler par l’argent, le lobbying et l’agression symbolique.

Les gratte-ciel ne remplacent pas les siècles.
Les pétrodollars ne créent pas de mémoire.
Et aucune opération médiatique ne peut fabriquer une légitimité historique.

L’obsession identitaire, lorsqu’elle devient agressive, révèle toujours la même chose : une fragilité profonde.

Non, ce n’est pas le football. C’est une hostilité organisée

Ceux qui invoquent un match de football pour expliquer l’escalade actuelle mentent ou se mentent. Le football n’a rien créé. Il a seulement exposé une réalité déjà existante.

Depuis des années, les Émirats arabes unis se positionnent systématiquement contre l’Algérie, sur tous les dossiers majeurs :

  • en Libye,
  • au Sahel,
  • dans les forums internationaux,
  • dans les cercles européens,
  • dans les organisations culturelles et patrimoniales.

Toujours le même schéma : financement, pressions, alliances de circonstance, travail en coulisses. Une hostilité froide, méthodique, constante. Ce n’est pas une divergence. C’est une stratégie.

La guerre culturelle : le visage le plus mesquin de l’hostilité

Quand un État s’attaque à la culture d’un autre, c’est qu’il n’a plus rien à opposer politiquement. Les manœuvres émiraties à l’UNESCO, les tentatives d’entrave aux droits historiques algériens, y compris sur des sujets aussi symboliques que le patrimoine vestimentaire, ne relèvent pas du hasard.

Mobiliser des réseaux pour affaiblir l’Algérie sur des dossiers qui ne concernent même pas les Émirats révèle une obsession maladive : effacer, diluer, contester l’identité algérienne là où elle s’exprime.

C’est une attaque symbolique. Et donc politique.

Les médias comme armes

Les campagnes médiatiques hostiles financées par des capitaux émiratis — y compris dans l’espace francophone — ne sont pas des initiatives individuelles. Elles visent la même cible : l’histoire algérienne, son unité nationale, sa souveraineté, sa légitimité.

Ce n’est pas du journalisme.
C’est de la propagande.

La ligne rouge a été franchie

L’Algérie a patienté. Longtemps. Trop longtemps peut-être.
Mais lorsqu’une puissance étrangère s’attaque ouvertement à l’unité nationale et cherche à semer la discorde identitaire, le silence devient une faute.

Il ne s’agit plus d’un désaccord diplomatique.
Il s’agit d’une tentative d’intimidation politique.

À ceux qui croient que l’Algérie se contourne

L’Algérie ne se gère pas comme un marché.
Elle ne se neutralise pas par des chèques.
Elle ne se plie ni aux lobbies ni aux campagnes médiatiques.

Certains États sont nés sous tutelle et ont grandi sous protection.
L’Algérie, elle, est née dans la lutte, s’est construite dans le sacrifice et s’est consolidée dans la résistance.

Nous ne cherchons pas l’affrontement.
Mais nous refusons la soumission.

L’histoire nous a appris une chose :
ceux qui confondent patience et faiblesse finissent toujours par se tromper.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

 

La France démocrate interdit les langues régionales


La République française aime dénoncer le colonialisme, à condition qu’il soit ancien, abstrait ou pratiqué par d’autres. Elle condamne volontiers les dominations linguistiques ailleurs, se pose en protectrice des minorités culturelles à l’international, s’érige en donneuse de leçons morale. Mais cette posture s’effondre dès que l’on interroge sa propre histoire et ses pratiques présentes. Car la France n’a jamais cessé d’être une puissance coloniale, elle a simplement déplacé le front, à l’intérieur de ses frontières.

Le non-respect du bilinguisme en France se manifeste par des discriminations linguistiques (glottophobie) envers ceux qui parlent d'autres langues, des débats sur l'usage de l'anglais dans le marketing (anglisme), et des restrictions sur les langues régionales malgré la reconnaissance constitutionnelle du français comme langue de la République, souvent perçue comme une entrave à la diversité linguistique. Cela inclut aussi les défis rencontrés par les enfants bilingues migrants, dont l'usage de la langue d'origine peut être découragé, et les débats juridiques concernant l'enseignement et l'usage des langues régionales, comme l'illustre la censure partielle de la loi Molac

La domination linguistique est le cœur de ce projet. Interdire, marginaliser ou ridiculiser les langues locales fut l’un des premiers gestes du pouvoir central. Le français n’a pas été choisi parce qu’il était plus clair, plus rationnel ou plus moderne. Il a été imposé parce qu’il était la langue du pouvoir. L’école, l’administration, l’armée ont servi de relais à cette violence symbolique. On a puni les enfants qui parlaient breton, occitan ou basque. On a inculqué la honte. On a fait du silence linguistique une condition de l’ascension sociale.

Eugen Weber l’a décrit sans détour : Être français signifiait être gouvernés par des administrateurs français », note Weber il s’agissait de « transformer des paysans en Français ». Autrement dit : détruire des cultures politiques autonomes pour fabriquer des sujets républicains dociles. La République a été un empire intérieur, et ses provinces, des territoires à pacifier par le modèle français de centralisation et l’imposition d’une langue commune au détriment des langues régionales. Les écoliers bretons se faisaient taper sur les doigts s’ils parlaient un seul mot de breton dans la cour de récréation.

L’affaire de Perpignan, en 2024, n’est pas une erreur administrative. C’est un acte colonial contemporain. Refuser à un citoyen le droit de se marier en catalan dans sa propre ville, alors que cette pratique était reconnue depuis des décennies, n’est pas un détail juridique. C’est une affirmation de pouvoir. Supprimer les moyens (traducteurs, fonctionnaires bilingues), puis invoquer leur absence pour interdire la langue, relève d’une stratégie coloniale classique : créer la pénurie pour légitimer l’interdiction.

Assimiler le catalan à une langue étrangère, dans un territoire où elle est autochtone, est un geste de dépossession. C’est nier l’existence même d’un peuple catalan au nord des Pyrénées. C’est transformer une langue vivante en curiosité tolérée, tant qu’elle reste privée, folklorisée, inoffensive.

Que cette décision émane d’une municipalité dirigée par l’extrême droite n’est pas un hasard. Le Rassemblement national ne fait ici que dire plus brutalement ce que la République pratique depuis des décennies : l’unité comme arme, la diversité comme menace. Le cynisme de l’État français atteint son paroxysme lorsqu’il soutient, à l’étranger, des revendications linguistiques et identitaires qu’il écrase chez lui. En se posant en défenseur de minorités en Algérie ou ailleurs, Paris instrumentalise les droits culturels à des fins géopolitiques. Pendant ce temps, il refuse toute reconnaissance réelle aux langues qu’il a lui-même opprimées.

Cette politique à géométrie variable révèle une vérité simple : les droits culturels ne sont acceptables pour la République que lorsqu’ils ne la mettent pas en cause. Dès qu’ils interrogent son architecture centralisée, ils deviennent subversifs, dangereux, « communautaristes ».

Le discours sur la langue commune est l’un des grands mythes de la domination jacobine. Il n’existe pas de langue neutre. Le français n’est pas un simple outil de communication : il est une langue de pouvoir, chargée d’histoire, de hiérarchie sociale et de violence symbolique. L’imposer comme unique langue légitime dans l’espace public, c’est imposer une vision du monde et disqualifier toutes les autres.

Les recherches en sociolinguistique l’ont démontré : le bilinguisme n’est pas un danger, mais une force. la mobilisation pour obtenir les moyens qui doivent permettre la vie sociale de nos langues, c'est à dire un patrimoine vivant et non des langues de musées, en les développant dans l'enseignement, dans les medias, dans la vie publique, en soutenant la transmission familiale. Nos langues sont un atout pour le développement intellectuel et affectif des jeunes générations, pour le polylinguisme, pour les sciences, pour la compréhension du monde. Ce qui menace réellement la cohésion sociale, ce n’est pas la pluralité linguistique, mais la négation des identités

Après ce premier pas, la France, doit maintenant se mettre réellement au niveau des démocraties européennes qui appliquent démocratiquement la diversité linguistique. La République française doit en particulier donner aux collectivités, Régions, départements et collectivités locales les moyens nécessaires à la gestion de cette diversité dont elles ont la responsabilité avec l'Etat.

Parler de « 72 langues régionales » pour tourner le débat en dérision est une stratégie de disqualification. Peu importe le nombre. Ce qui compte, c’est le principe : le droit des peuples à exister dans leur langue. Certaines de ces langues sont non latines — basque, breton, alsacien — rappelant que la France n’est pas une nation naturellement homogène, mais une construction politique issue de conquêtes, de suppressions et d’effacements.

Décoloniser la France ne signifie pas la fragmenter. Cela signifie reconnaître qu’elle est plurielle, que son unité a été construite par la contrainte, et que la démocratie ne peut s’approfondir qu’en reconnaissant les peuples qu’elle a niés. Refuser aux citoyens le droit de vivre, d’aimer, de se marier, de travailler et de s’exprimer dans leur langue, c’est prolonger une domination coloniale sous couvert de République. Défendre les langues régionales n’est pas un combat identitaire étroit : c’est un combat démocratique, anticolonial et émancipateur.

La question n’est donc pas de savoir si la République peut tolérer la diversité linguistique.
La question est de savoir combien de temps encore elle pourra se dire démocratique en la refusant.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça
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