Le non-respect du bilinguisme en France se manifeste
par des discriminations linguistiques (glottophobie) envers ceux qui parlent d'autres
langues, des débats sur l'usage de l'anglais dans le marketing (anglisme), et
des restrictions sur les langues régionales malgré la reconnaissance
constitutionnelle du français comme langue de la République, souvent perçue
comme une entrave à la diversité linguistique. Cela inclut aussi les défis
rencontrés par les enfants bilingues migrants, dont l'usage de la langue
d'origine peut être découragé, et les débats juridiques concernant
l'enseignement et l'usage des langues régionales, comme l'illustre la censure
partielle de la loi Molac.
La
domination linguistique est le cœur de ce projet. Interdire, marginaliser ou
ridiculiser les langues locales fut l’un des premiers gestes du pouvoir
central. Le français n’a pas été choisi parce qu’il était plus clair, plus
rationnel ou plus moderne. Il a été imposé parce qu’il était la langue du
pouvoir. L’école, l’administration, l’armée ont servi de relais à cette
violence symbolique. On a puni les enfants qui parlaient breton, occitan
ou basque. On a inculqué la honte. On a fait du silence linguistique
une condition de l’ascension sociale.
Eugen Weber
l’a décrit sans détour : Être français signifiait être gouvernés par des
administrateurs français »,
note Weber il
s’agissait de « transformer des paysans en Français ». Autrement
dit : détruire des cultures politiques autonomes pour fabriquer des sujets
républicains dociles. La République a été un empire intérieur, et ses
provinces, des territoires à pacifier par le modèle français de centralisation
et l’imposition d’une langue commune au détriment des langues régionales. Les écoliers bretons se
faisaient taper sur les doigts s’ils
parlaient un seul mot de breton dans la cour de récréation.
L’affaire de
Perpignan, en 2024, n’est pas une erreur administrative. C’est un acte colonial
contemporain. Refuser à un citoyen le droit de se marier en catalan dans sa
propre ville, alors que cette pratique était reconnue depuis des décennies,
n’est pas un détail juridique. C’est une affirmation de pouvoir. Supprimer les
moyens (traducteurs, fonctionnaires bilingues), puis invoquer leur absence pour
interdire la langue, relève d’une stratégie coloniale classique : créer la
pénurie pour légitimer l’interdiction.
Assimiler le
catalan à une langue étrangère, dans un territoire où elle est autochtone, est
un geste de dépossession. C’est nier l’existence même d’un peuple catalan au
nord des Pyrénées. C’est transformer une langue vivante en curiosité tolérée,
tant qu’elle reste privée, folklorisée, inoffensive.
Que cette
décision émane d’une municipalité dirigée par l’extrême droite n’est pas un
hasard. Le Rassemblement national ne fait ici que dire plus brutalement ce que
la République pratique depuis des décennies : l’unité comme arme, la diversité
comme menace. Le cynisme de l’État français atteint son paroxysme lorsqu’il
soutient, à l’étranger, des revendications linguistiques et identitaires qu’il
écrase chez lui. En se posant en défenseur de minorités en Algérie ou ailleurs,
Paris instrumentalise les droits culturels à des fins géopolitiques. Pendant ce
temps, il refuse toute reconnaissance réelle aux langues qu’il a lui-même
opprimées.
Cette
politique à géométrie variable révèle une vérité simple : les droits culturels
ne sont acceptables pour la République que lorsqu’ils ne la mettent pas en
cause. Dès qu’ils interrogent son architecture centralisée, ils deviennent
subversifs, dangereux, « communautaristes ».
Le discours
sur la langue commune est l’un des grands mythes de la domination jacobine. Il
n’existe pas de langue neutre. Le français n’est pas un simple outil de
communication : il est une langue de pouvoir, chargée d’histoire, de hiérarchie
sociale et de violence symbolique. L’imposer comme unique langue légitime dans
l’espace public, c’est imposer une vision du monde et disqualifier toutes les
autres.
Les
recherches en sociolinguistique l’ont démontré : le bilinguisme n’est pas un
danger, mais une force. la mobilisation pour obtenir les moyens qui doivent
permettre la vie sociale de nos langues, c'est à dire un patrimoine vivant et
non des langues de musées, en les développant dans l'enseignement, dans les
medias, dans la vie publique, en soutenant la transmission familiale. Nos
langues sont un atout pour le développement intellectuel et affectif des jeunes
générations, pour le polylinguisme, pour les sciences, pour la
compréhension du monde. Ce qui menace réellement la cohésion sociale, ce n’est
pas la pluralité linguistique, mais la négation des identités
Après ce premier pas, la France, doit maintenant se mettre réellement au niveau
des démocraties européennes qui appliquent démocratiquement la diversité
linguistique. La République française doit en particulier donner aux
collectivités, Régions, départements et collectivités locales les moyens
nécessaires à la gestion de cette diversité dont elles ont la responsabilité
avec l'Etat.
Parler de « 72
langues régionales » pour tourner le débat en dérision est une stratégie
de disqualification. Peu importe le nombre. Ce qui compte, c’est le principe :
le droit des peuples à exister dans leur langue. Certaines de ces langues sont
non latines — basque, breton, alsacien — rappelant que la France n’est pas une
nation naturellement homogène, mais une construction politique issue de
conquêtes, de suppressions et d’effacements.
Décoloniser
la France ne signifie pas la fragmenter. Cela signifie reconnaître qu’elle est
plurielle, que son unité a été construite par la contrainte, et que la
démocratie ne peut s’approfondir qu’en reconnaissant les peuples qu’elle a
niés. Refuser aux citoyens le droit de vivre, d’aimer, de se marier, de
travailler et de s’exprimer dans leur langue, c’est prolonger une domination
coloniale sous couvert de République. Défendre les langues régionales n’est pas
un combat identitaire étroit : c’est un combat démocratique, anticolonial et
émancipateur.
La question
n’est donc pas de savoir si la République peut tolérer la diversité
linguistique.
La question est de savoir combien de temps encore elle pourra se dire
démocratique en la refusant.
Par A. Kader
Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

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