Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

«Nous, Gazaouis, craignons ce que l’année 2026 nous réserve»

 

Nous avons subi tellement d’horreurs cette année que nous avons peur d’imaginer l’avenir.

Une autre année s’est écoulée, et la vie à Gaza est toujours prise au piège entre la machine à tuer israélienne et l’indifférence croissante du monde. C’est une année de plus qui s’ajoute à notre calendrier unique de pertes, de destruction et de mort.

En mars, j’ai écrit que je craignais qu’Israël n’aille encore plus loin dans sa campagne génocidaire. Et c’est ce qui s’est passé. Israël a dépassé mes pires attentes, atteignant un niveau de cruauté inimaginable.

Cette cruauté a marqué toute l’année pour nous à Gaza.

Comme je vois beaucoup de gens publier des résumés de leurs moments préférés de 2025, j’ai pensé partager ma propre version. Voici à quoi a ressemblé cette année pour moi.

Elle a commencé par un cessez-le-feu de 45 jours ; ce bref répit n’a même pas suffi pour nous permettre de digérer mentalement les 15 mois de tueries et de destructions incessantes qui l’ont précédé.

En février, j’ai rencontré de nombreux prisonniers palestiniens qui avaient été libérés dans le cadre de la trêve et j’ai écouté les récits horribles qu’ils m’ont faits de leur disparition forcée par l’armée israélienne.

Parmi eux se trouvait mon professeur de lycée, Antar al-Agha. Quand je l’ai vu pour la première fois, je n’arrivais pas à croire que c’était lui. Il était si pâle et amaigri qu’il ne pouvait pas tendre le bras pour me serrer la main.

Il m’a raconté le long séjour qu’il a passé dans ce qu’ils appelaient la «salle de la gale» dans le centre de détention israélien, une pièce destinée à servir d’incubateur pour la gale.

«Un matin, on m’a enfin autorisé à me laver les mains, mais cela n’a pas été un soulagement pour moi. Dès que l’eau a touché ma main, la peau a commencé à peler comme si c’était une pomme de terre bouillie. Le sang a jailli de mes mains. Je ressens encore la douleur», a-t-il raconté.

En mars, Israël a repris le génocide, tuant plus de 400 personnes d’un seul coup au milieu du mois. Et il a bloqué tous les points de passage vers la bande de Gaza.

En avril, les premiers signes de famine massive ont commencé à apparaître.

En mai, l’armée israélienne m’a expulsé de force, moi et ma famille, de notre maison située à l’est de Khan Younis.

À la fin de ce mois, Israël a orchestré une nouvelle forme créative de meurtre et d’humiliation de masse, la qualifiant cyniquement de «Fondation humanitaire de Gaza» [GHF]. Lancée avec l’aide des États-Unis, cette entité a commencé à distribuer de la nourriture aux Palestiniens affamés sous la forme de «jeux de la faim».

En juin, poussé par une faim extrême, je me suis moi aussi rendu dans un centre GHF. Là-bas, j’ai vu mon peuple ramper sur le sable brûlant pour obtenir de la nourriture. J’ai vu un jeune homme se protéger des balles en se cachant derrière une autre personne. J’ai vu des jeunes hommes s’entre-tuer à coups de couteau pour un kilo de farine.

En juillet, l’armée israélienne a rasé ma maison, en même temps que tout mon quartier.

En août, l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification) a officiellement confirmé que Gaza était en proie à la famine.

À ce moment-là, il ne nous restait plus rien à manger, pas même de la farine. Nous fabriquions du pain fin en moulant des lentilles rouges ou de la nourriture pour oiseaux à base de riz. Un morceau de ce pain constituait mon seul repas de la journée.

En septembre, l’armée israélienne a ordonné un nouveau déplacement massif du nord vers le sud de Gaza, plongeant des centaines de milliers de personnes dans la misère d’un nouveau déplacement.

En octobre, un nouvel accord de cessez-le-feu a été annoncé. À ce moment-là, je n’avais plus l’énergie de ressentir quoi que ce soit. J’étais déjà consumée par le chagrin d’avoir perdu beaucoup de mes proches et amis, ma maison et toute ma ville.

J’ai perdu mes deux contrats de rédaction de contenu en freelance, car je ne pouvais pas suivre le rythme de travail en raison des conditions inhumaines du déplacement.

Au fond de moi, je savais qu’Israël ne respecterait pas sa part de l’accord de trêve et que ce ne serait pas la dernière tragédie.

En novembre, mes soupçons se sont confirmés. Israël a continué à nous bombarder. Le génocide s’est simplement transformé, passant d’une campagne de meurtres intense, bruyante et spectaculaire à une version plus discrète.

L’accaparement des terres par Israël s’est poursuivi, la «ligne jaune» s’étendant sans cesse et engloutissant de plus en plus de terres, y compris ce qui restait de mon quartier.

Ce mois-là, l’indifférence du monde est devenue encore plus flagrante, les gouvernements refusant de condamner les violations du cessez-le-feu par Israël et lui accordant au contraire des récompenses, comme un contrat gazier de 35 milliards de dollars.

En décembre, un hiver cruel s’est abattu sur la région, inondant les tentes et détruisant les bâtiments. Des bébés ont commencé à mourir d’hypothermie.

Si je pouvais effacer de ma mémoire un événement de cette année de misère, ce serait mon voyage sur le site du GHF. Les scènes que j’y ai vues représentent, à mon sens, le summum du mal. Je ne parviens toujours pas à me débarrasser du sentiment de peur qui m’envahit lorsque je passe devant les endroits que j’ai traversés pour me rendre sur le site du GHF et en revenir.

Aujourd’hui, alors que j’erre dans les ruelles étroites et inondées de mon campement, je me demande : qu’est-ce qui pousse toutes ces personnes à s’accrocher à la vie après avoir perdu leur maison, leur travail et leurs proches ?

D’après ce que je sais, ce n’est pas l’espoir, mais un mélange d’impuissance et d’acceptation du destin.

C’est peut-être parce qu’à Gaza, le temps s’est figé. Ici, le passé, le présent et l’avenir se déroulent simultanément. Le temps ici n’est pas une flèche, il ne file pas. C’est un cercle qui fusionne les débuts et les fins, entre lesquels se trouvent d’infinis épisodes d’agonie terrifiante.

À l’instar des lois fondamentales de la physique, qui ne font aucune distinction entre le passé et le présent, la tragédie à Gaza ne fait aucune distinction non plus.

Le mouvement d’un pendule de droite à gauche est le même mouvement dans la direction opposée, avec la même énergie et la même impulsion. À moins que nous n’initiions le processus, le passé et l’avenir ne seraient pas identifiables.

Récemment, j’ai commencé à m’intéresser à l’idée de rétrocausalité à Gaza, où l’avenir affecte le passé, où l’effet se produit avant la cause. En regardant les bâtiments s’effondrer d’eux-mêmes, j’imagine comment les avions israéliens les bombardent à un moment donné dans le futur, mais nous les voyons se désintégrer maintenant.

Bien sûr, on pourrait dire que les bâtiments continuent de s’effondrer à Gaza parce qu’ils ont déjà été endommagés par les bombardements israéliens. Mais il est également vrai qu’Israël continue de bombarder ce que les Palestiniens reconstruisent. Le même bâtiment serait bombardé et restauré encore et encore, il n’est donc pas exagéré d’imaginer que les décombres palestiniens actuels seront détruits à l’avenir par une bombe israélienne.

Alors que le monde se tourne vers une nouvelle année et un avenir meilleur, nous, à Gaza, redoutons ce qui va arriver. Nous sommes pris entre un passé que nous n’osons pas nous rappeler et un avenir que nous n’osons pas imaginer.

Nous ne pouvons même pas prendre de bonnes résolutions pour la nouvelle année, car nous n’avons aucun contrôle sur nos vies.

Je veux manger moins de sucre, mais Israël pourrait le faire à ma place en bloquant à nouveau l’entrée de toute nourriture à Gaza. Je veux apprendre à nager, mais Israël pourrait me tirer dessus si je mets les pieds dans la mer. Je veux replanter mon jardin, mais je ne peux même pas m’en approcher. Je veux emmener ma mère à La Mecque pour visiter la mosquée al-Haram, mais Israël ne nous autorise pas à voyager.

La seule résolution que je puisse prendre pour la nouvelle année est probablement de m’habituer aux douches froides ; le manque de gaz et de bois de chauffage pourrait bien faciliter la réalisation de ce souhait.

À Gaza, il n’y a rien à planifier, mais tout à souhaiter.

 

Source :  Qasem Waleed  Chronique de Palestine

 

Émirats arabes unis : l’argent contre l’histoire, l’ingérence contre la souveraineté


Derrière les tours de verre et les milliards, les Émirats arabes unis mènent une guerre politique, culturelle et médiatique contre l’Algérie. Ce texte démonte une hostilité systématique, assumée, et rappelle une vérité simple : l’histoire ne s’achète pas.

Les Emirat Arabes Unis, ses gratte-ciel vertigineux, ses malls monumentaux, et ses princesses qui s’échappent, une combinaison qui tue, s’ajoute à ceci l’organisation tribale de leurs sociétés où la confusion des pouvoirs est totale. Mais les politiques ont d'autres buts que la vérité. L’Emirat mène une politique proactive dans la région afin de peser non seulement comme un acteur géopolitique sur qui s’appuyer et sur qui compter, mais également comme un médiateur de crises.                                                                                                                                            

Il faut cesser l’hypocrisie. Il faut arrêter de parler de malentendu, de susceptibilité ou d’incident diplomatique.
Ce qui oppose aujourd’hui l’Algérie aux Émirats arabes unis n’est ni conjoncturel ni émotionnel. C’est un affrontement politique profond entre un État souverain enraciné dans l’histoire et un projet hégémonique bâti sur l’argent, l’ingérence et l’arrogance.

Jusqu’en 2019, les relations algéro-émiraties étaient correctes, parfois cordiales, toujours pragmatiques. L’Algérie n’a jamais cherché le conflit. Mais depuis que Mohammed ben Zayed exerce le pouvoir réel, la diplomatie émiratie s’est transformée en machine d’intervention, de déstabilisation et de pression régionale. Les Émirats ne coopèrent plus : ils s’imposent.

Et face à cette logique, l’Algérie dérange.
Parce qu’elle ne s’achète pas.
Parce qu’elle ne se soumet pas.
Parce qu’elle n’entre pas dans les schémas artificiels de domination régionale.

Quand l’histoire manque, l’agressivité commence

Les États sûrs d’eux n’attaquent pas l’histoire des autres.
Les nations solides n’ont pas besoin de campagnes de communication pour exister.

Les Émirats arabes unis sont une construction récente, née après le retrait britannique, précédée non par un État, mais par des cheikhdoms sous protectorat. Ce n’est ni une provocation ni un jugement de valeur : c’est un fait historique. Et c’est précisément ce vide que certains tentent de combler par l’argent, le lobbying et l’agression symbolique.

Les gratte-ciel ne remplacent pas les siècles.
Les pétrodollars ne créent pas de mémoire.
Et aucune opération médiatique ne peut fabriquer une légitimité historique.

L’obsession identitaire, lorsqu’elle devient agressive, révèle toujours la même chose : une fragilité profonde.

Non, ce n’est pas le football. C’est une hostilité organisée

Ceux qui invoquent un match de football pour expliquer l’escalade actuelle mentent ou se mentent. Le football n’a rien créé. Il a seulement exposé une réalité déjà existante.

Depuis des années, les Émirats arabes unis se positionnent systématiquement contre l’Algérie, sur tous les dossiers majeurs :

  • en Libye,
  • au Sahel,
  • dans les forums internationaux,
  • dans les cercles européens,
  • dans les organisations culturelles et patrimoniales.

Toujours le même schéma : financement, pressions, alliances de circonstance, travail en coulisses. Une hostilité froide, méthodique, constante. Ce n’est pas une divergence. C’est une stratégie.

La guerre culturelle : le visage le plus mesquin de l’hostilité

Quand un État s’attaque à la culture d’un autre, c’est qu’il n’a plus rien à opposer politiquement. Les manœuvres émiraties à l’UNESCO, les tentatives d’entrave aux droits historiques algériens, y compris sur des sujets aussi symboliques que le patrimoine vestimentaire, ne relèvent pas du hasard.

Mobiliser des réseaux pour affaiblir l’Algérie sur des dossiers qui ne concernent même pas les Émirats révèle une obsession maladive : effacer, diluer, contester l’identité algérienne là où elle s’exprime.

C’est une attaque symbolique. Et donc politique.

Les médias comme armes

Les campagnes médiatiques hostiles financées par des capitaux émiratis — y compris dans l’espace francophone — ne sont pas des initiatives individuelles. Elles visent la même cible : l’histoire algérienne, son unité nationale, sa souveraineté, sa légitimité.

Ce n’est pas du journalisme.
C’est de la propagande.

La ligne rouge a été franchie

L’Algérie a patienté. Longtemps. Trop longtemps peut-être.
Mais lorsqu’une puissance étrangère s’attaque ouvertement à l’unité nationale et cherche à semer la discorde identitaire, le silence devient une faute.

Il ne s’agit plus d’un désaccord diplomatique.
Il s’agit d’une tentative d’intimidation politique.

À ceux qui croient que l’Algérie se contourne

L’Algérie ne se gère pas comme un marché.
Elle ne se neutralise pas par des chèques.
Elle ne se plie ni aux lobbies ni aux campagnes médiatiques.

Certains États sont nés sous tutelle et ont grandi sous protection.
L’Algérie, elle, est née dans la lutte, s’est construite dans le sacrifice et s’est consolidée dans la résistance.

Nous ne cherchons pas l’affrontement.
Mais nous refusons la soumission.

L’histoire nous a appris une chose :
ceux qui confondent patience et faiblesse finissent toujours par se tromper.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

 

La France démocrate interdit les langues régionales


La République française aime dénoncer le colonialisme, à condition qu’il soit ancien, abstrait ou pratiqué par d’autres. Elle condamne volontiers les dominations linguistiques ailleurs, se pose en protectrice des minorités culturelles à l’international, s’érige en donneuse de leçons morale. Mais cette posture s’effondre dès que l’on interroge sa propre histoire et ses pratiques présentes. Car la France n’a jamais cessé d’être une puissance coloniale, elle a simplement déplacé le front, à l’intérieur de ses frontières.

Le non-respect du bilinguisme en France se manifeste par des discriminations linguistiques (glottophobie) envers ceux qui parlent d'autres langues, des débats sur l'usage de l'anglais dans le marketing (anglisme), et des restrictions sur les langues régionales malgré la reconnaissance constitutionnelle du français comme langue de la République, souvent perçue comme une entrave à la diversité linguistique. Cela inclut aussi les défis rencontrés par les enfants bilingues migrants, dont l'usage de la langue d'origine peut être découragé, et les débats juridiques concernant l'enseignement et l'usage des langues régionales, comme l'illustre la censure partielle de la loi Molac

La domination linguistique est le cœur de ce projet. Interdire, marginaliser ou ridiculiser les langues locales fut l’un des premiers gestes du pouvoir central. Le français n’a pas été choisi parce qu’il était plus clair, plus rationnel ou plus moderne. Il a été imposé parce qu’il était la langue du pouvoir. L’école, l’administration, l’armée ont servi de relais à cette violence symbolique. On a puni les enfants qui parlaient breton, occitan ou basque. On a inculqué la honte. On a fait du silence linguistique une condition de l’ascension sociale.

Eugen Weber l’a décrit sans détour : Être français signifiait être gouvernés par des administrateurs français », note Weber il s’agissait de « transformer des paysans en Français ». Autrement dit : détruire des cultures politiques autonomes pour fabriquer des sujets républicains dociles. La République a été un empire intérieur, et ses provinces, des territoires à pacifier par le modèle français de centralisation et l’imposition d’une langue commune au détriment des langues régionales. Les écoliers bretons se faisaient taper sur les doigts s’ils parlaient un seul mot de breton dans la cour de récréation.

L’affaire de Perpignan, en 2024, n’est pas une erreur administrative. C’est un acte colonial contemporain. Refuser à un citoyen le droit de se marier en catalan dans sa propre ville, alors que cette pratique était reconnue depuis des décennies, n’est pas un détail juridique. C’est une affirmation de pouvoir. Supprimer les moyens (traducteurs, fonctionnaires bilingues), puis invoquer leur absence pour interdire la langue, relève d’une stratégie coloniale classique : créer la pénurie pour légitimer l’interdiction.

Assimiler le catalan à une langue étrangère, dans un territoire où elle est autochtone, est un geste de dépossession. C’est nier l’existence même d’un peuple catalan au nord des Pyrénées. C’est transformer une langue vivante en curiosité tolérée, tant qu’elle reste privée, folklorisée, inoffensive.

Que cette décision émane d’une municipalité dirigée par l’extrême droite n’est pas un hasard. Le Rassemblement national ne fait ici que dire plus brutalement ce que la République pratique depuis des décennies : l’unité comme arme, la diversité comme menace. Le cynisme de l’État français atteint son paroxysme lorsqu’il soutient, à l’étranger, des revendications linguistiques et identitaires qu’il écrase chez lui. En se posant en défenseur de minorités en Algérie ou ailleurs, Paris instrumentalise les droits culturels à des fins géopolitiques. Pendant ce temps, il refuse toute reconnaissance réelle aux langues qu’il a lui-même opprimées.

Cette politique à géométrie variable révèle une vérité simple : les droits culturels ne sont acceptables pour la République que lorsqu’ils ne la mettent pas en cause. Dès qu’ils interrogent son architecture centralisée, ils deviennent subversifs, dangereux, « communautaristes ».

Le discours sur la langue commune est l’un des grands mythes de la domination jacobine. Il n’existe pas de langue neutre. Le français n’est pas un simple outil de communication : il est une langue de pouvoir, chargée d’histoire, de hiérarchie sociale et de violence symbolique. L’imposer comme unique langue légitime dans l’espace public, c’est imposer une vision du monde et disqualifier toutes les autres.

Les recherches en sociolinguistique l’ont démontré : le bilinguisme n’est pas un danger, mais une force. la mobilisation pour obtenir les moyens qui doivent permettre la vie sociale de nos langues, c'est à dire un patrimoine vivant et non des langues de musées, en les développant dans l'enseignement, dans les medias, dans la vie publique, en soutenant la transmission familiale. Nos langues sont un atout pour le développement intellectuel et affectif des jeunes générations, pour le polylinguisme, pour les sciences, pour la compréhension du monde. Ce qui menace réellement la cohésion sociale, ce n’est pas la pluralité linguistique, mais la négation des identités

Après ce premier pas, la France, doit maintenant se mettre réellement au niveau des démocraties européennes qui appliquent démocratiquement la diversité linguistique. La République française doit en particulier donner aux collectivités, Régions, départements et collectivités locales les moyens nécessaires à la gestion de cette diversité dont elles ont la responsabilité avec l'Etat.

Parler de « 72 langues régionales » pour tourner le débat en dérision est une stratégie de disqualification. Peu importe le nombre. Ce qui compte, c’est le principe : le droit des peuples à exister dans leur langue. Certaines de ces langues sont non latines — basque, breton, alsacien — rappelant que la France n’est pas une nation naturellement homogène, mais une construction politique issue de conquêtes, de suppressions et d’effacements.

Décoloniser la France ne signifie pas la fragmenter. Cela signifie reconnaître qu’elle est plurielle, que son unité a été construite par la contrainte, et que la démocratie ne peut s’approfondir qu’en reconnaissant les peuples qu’elle a niés. Refuser aux citoyens le droit de vivre, d’aimer, de se marier, de travailler et de s’exprimer dans leur langue, c’est prolonger une domination coloniale sous couvert de République. Défendre les langues régionales n’est pas un combat identitaire étroit : c’est un combat démocratique, anticolonial et émancipateur.

La question n’est donc pas de savoir si la République peut tolérer la diversité linguistique.
La question est de savoir combien de temps encore elle pourra se dire démocratique en la refusant.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça
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Nation algérienne : déconstruction d’un discours idéologique

Sous couvert d’analyse, sous un texte de Bernard Lugan connu pour ses positions favorables au Maroc et pour une lecture très contestée de l’histoire nord-africaine que la presse du Makhzen recycle une vieille rhétorique : celle qui consiste à délégitimer un État en niant son histoire, sa souveraineté et jusqu’à son existence nationale.

Affirmer que l’ONU aurait acté la « marocanité » du Sahara occidental est tout simplement faux. Le droit international ne fonctionne ni par insinuations ni par lectures sélectives. Le Sahara occidental reste un territoire non autonome, et aucun État, fût-il soutenu par des alliés puissants, ne peut s’arroger un droit que l’ONU n’a jamais reconnu.

Quant à l’idée selon laquelle l’Algérie aurait inventé ce conflit pour accéder à l’Atlantique, elle relève de la fiction géopolitique. Elle sert surtout à masquer une réalité dérangeante : l’Algérie n’a jamais revendiqué un centimètre de ce territoire, contrairement à ceux qui l’occupent.

Mais le plus révélateur est ailleurs. En niant l’existence de la nation algérienne, l’auteur ne produit pas une analyse audacieuse, il réactive une logique coloniale bien connue : celle qui prétend que certains peuples ne seraient pas mûrs pour l’État, pas légitimes dans leurs frontières, pas fondés dans leur souveraineté.

Ce discours n’éclaire rien. Il ne fait que projeter sur l’Algérie les contradictions d’un débat que le droit international, lui, a déjà tranché.

Voici mon analyse critique structurée, point par point, comme réponse argumentée pour démonter les fausses allégations, amalgames et sophismes du texte retenu par la presse du Makhzen.

Le texte Marocain nous présente sur le Sahara occidental sa victoire diplomatique pour nous dire que la résolution 2797 consacrerait la « prééminence » du plan d’autonomie marocain et acterait la reconnaissance internationale de la marocanité du Sahara.

- Aucune résolution de l’ONU ne reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

- Les résolutions récentes : parlent de solution politique mutuellement acceptable, restent fondées sur le droit à l’autodétermination, maintiennent le Sahara occidental sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU.

- Le plan d’autonomie marocain est qualifié de « sérieux et crédible » par certains États, mais il n’est ni endossé juridiquement par l’ONU, ni exclusif.

Confusion volontaire entre soutiens diplomatiques ponctuels et reconnaissance juridique internationale.

 Le texte  Marocain nous présente encore une fois l’accusation d’un projet algérien d’accès à l’Atlantique dont l’Algérie aurait « créé » la question sahraouie pour obtenir un accès à l’Atlantique.

- Aucune source historique ou diplomatique sérieuse ne prouve un tel objectif stratégique algérien.

-La position algérienne est constante depuis 1975 : soutien au principe d’autodétermination, alignement sur les résolutions de l’ONU, non-revendication territoriale directe.

- L’Algérie n’a jamais revendiqué un territoire sahraoui, contrairement au Maroc. Procès d’intention géopolitique sans fondement factuel.

Le texte  Marocain nous présente Sur les relations avec le Sahel, la Russie et la Libye tout en soulignant une allégation d’un isolement diplomatique, brouille avec le Sahel, divergence avec la Russie.

Simplification abusive : L’Algérie reste un acteur central en Afrique (UA, médiations régionales). Les divergences avec le Mali ou la Libye portent sur des approches sécuritaires, pas sur une hostilité stratégique.

-La Russie : entretient une relation pragmatique, non exclusive, coopère avec des acteurs parfois antagonistes (c’est une constante russe).

-Aucun État sérieux ne conditionne sa diplomatie à un alignement total avec Moscou.

La presse du Makhzen s’amuse à transformer des désaccords tactiques en rupture stratégique est malhonnête.

Le texte  Marocain nous présente que l’emprisonnement de Boualem Sansal aurait gravement terni l’image de l’Algérie. Pourtant le cas Boualem Sansal relève : du droit interne algérien et d’une procédure judiciaire (qu’on peut critiquer, mais pas instrumentaliser). De nombreux États (y compris européens et même le Makhzen Marocain emprisonnent journalistes ou intellectuels sans que leur existence nationale soit remise en cause. Juste pour amplifier amalgame entre débat sur les libertés et disqualification d’un État.

Le texte  Marocain nous parle Sur l’économie algérienne et la dépendance aux hydrocarbures pour nous apprendre que l’Algérie serait incapable de se diversifier et au bord de l’effondrement.

 -Oui, l’Algérie est dépendante des hydrocarbures — fait connu et reconnu par les autorités algériennes elles-mêmes. Mais : elle dispose d’une dette extérieure très faible, de réserves énergétiques majeures, d’une capacité budgétaire souveraine (pas sous tutelle FMI). La comparaison avec les années 1980-90 est anachronique : contexte mondial différent, infrastructures, capital humain et industrialisation incomparables. La presse du makhzen se réjouit dans son exagération catastrophiste sans mise en perspective macro-économique.

La presse du Makhzen se penche sur la démographie et les importations alimentaires pour clamer que l’Algérie ne produit rien et importe tout. L’Algérie a augmenté sa production céréalière, laitière et maraîchère, elle reste dépendante sur certains produits, comme la majorité des pays méditerranéens. L’argument « l’Algérie exportait avant 1962 » est trompeur : c’était une économie coloniale tournée vers la métropole, non vers la souveraineté alimentaire locale.

Ce récit marque la Nostalgie coloniale déguisée en argument économique de l’auteur applaudit par la presse du Makhzen.       

La presse marocaine s’inquiète sur le budget militaire et les transferts sociaux, pour avancer que l’armée et les aides sociales empêchent tout développement.

-Le budget militaire algérien : est cohérent avec la taille du pays, ses frontières et son environnement sécuritaire.

-Les transferts sociaux : existent aussi en Europe (allocations, subventions), sont un choix politique, pas une anomalie.

-Aucun État ne se développe sans stabilité sociale préalable.

Une vision néolibérale dogmatique, déconnectée des réalités sociales de la politique du Makhzen.

La presse reprend  que la nation algérienne comme non-concept et n’existerait pas historiquement, remettre en cause l’existence de la nation algérienne ne constitue pas une analyse audacieuse, mais la réactivation d’une vieille matrice coloniale, déjà discréditée par l’histoire et les sciences sociales.

Une Réponse critique fondamental, il me semble que c’est l’attaque la plus grave et la plus idéologique. Aussi je dois préciser que  La nation n’est pas une donnée immobile, mais une construction historique (Renan, Anderson).

Affirmer, comme le fait Bernard Lugan, que la « nation algérienne » serait un « non-concept » ne relève ni de l’audace intellectuelle ni du débat historiographique. Il s’agit d’une négation politique, profondément idéologique, qui s’inscrit dans une tradition discursive bien connue : celle qui consiste à contester l’existence d’un peuple pour fragiliser la légitimité de son État.

Cette thèse repose sur une conception archaïque et disqualifiée de la nation, comme si celle-ci devait nécessairement exister depuis des siècles sous la forme d’un État centralisé pour être reconnue comme légitime. Or, depuis plus d’un siècle, les sciences sociales ont démontré l’inanité de cette approche. Ernest Renan, Benedict Anderson ou Eric Hobsbawm ont établi que la nation n’est jamais une donnée naturelle ou immobile, mais une construction historique, forgée par des expériences collectives, des ruptures, des résistances et des projets politiques. À l’aune de ces critères, aucune nation moderne ne survivrait à un tel examen, pas même celles que l’auteur érige implicitement en modèles.

L’Algérie, contrairement à ce qui est insinué, ne surgit pas du néant en 1962. Elle repose sur une continuité humaine, culturelle et linguistique évidente, inscrite dans un espace maghrébin structuré depuis des siècles. Bien avant la colonisation française, ce territoire a connu des formes d’organisation politique souveraines  royaumes hammadide et zianide, dynamiques régionales intégrées, Régence d’Alger  dotées d’institutions, de frontières fonctionnelles, d’un pouvoir fiscal, d’une armée et de relations diplomatiques reconnues. Feindre d’ignorer cette réalité relève moins de l’ignorance que de la mauvaise foi.

L’argument selon lequel les régions composant l’Algérie actuelle n’auraient « jamais eu de destin commun » est tout aussi fallacieux. Il pourrait être appliqué, mot pour mot, à la quasi-totalité des États contemporains, y compris au Maroc, dont l’unification territoriale s’est opérée par conquêtes, alliances et intégrations progressives. Pourquoi, dès lors, cet argument ne serait-il mobilisé que contre l’Algérie ? La réponse est évidente : il ne s’agit pas d’histoire, mais de sélectivité idéologique.

Plus grave encore, cette négation de la nation algérienne recycle une rhétorique coloniale éculée, utilisée autrefois pour justifier la domination impériale. Déjà au XIXᵉ siècle, on expliquait que l’Algérie n’était qu’un agrégat de tribus sans conscience nationale, donc incapable de souveraineté. Ce discours servait à légitimer la conquête, la dépossession et la négation politique. Le reprendre aujourd’hui, sous couvert d’analyse, revient à ressusciter une logique de hiérarchisation des peuples, où certains seraient pleinement légitimes à disposer d’eux-mêmes et d’autres non.

En définitive, nier l’existence de la nation algérienne n’éclaire en rien les enjeux contemporains du Maghreb. Cela ne révèle qu’une chose : la difficulté persistante de certains discours à accepter qu’un État issu de la décolonisation puisse exister pleinement, souverainement et durablement, sans demander l’autorisation d’anciens récits coloniaux ou de nouveaux agendas politiques.

En conclusion  je dénonce qu’affirmer que l’Algérie serait une création artificielle sans réalité historique revient à ignorer que la quasi-totalité des États modernes, y compris au Maghreb, sont issus de processus similaires. C’est une rhétorique bien connue, héritée des discours coloniaux, qui visait à nier la capacité des peuples colonisés à former des nations.

Derrière l’apparence d’un diagnostic de parti pris se dessine donc une tentative de délégitimation politique, plus qu’une analyse rigoureuse. L’article  repris par la presse marocaine :

  • repose sur des postulats idéologiques, non sur le droit international,
  • mélange faits réels, extrapolations et contre-vérités,
  • vise moins à analyser l’Algérie qu’à : légitimer a posteriori la position marocaine sur le Sahara occidental et surtout réactiver une lecture coloniale de l’histoire nord-africaine

En final je dirai tout simplement que le récit de Bernard Lugan et sa presse marocaine  ne démontre pas l’échec de l’Algérie, mais illustre la persistance d’une rhétorique politique cherchant à délégitimer un État en niant son histoire, sa souveraineté et son droit à exister.

Ce n’est pas l’Algérie qui manque d’histoire ; ce sont ces discours qui manquent de rigueur et de courage intellectuel.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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Maroc et sa Guerre des cartes : mais L’histoire n’est pas un tribunal !

 

Sous couvert d’archives et de références savantes, une tribune marocaine transforme l’histoire coloniale en réquisitoire politique contre l’Algérie. Cette réponse démonte, point par point, une lecture idéologique qui confond héritage colonial et responsabilité nationale, et rappelle que les frontières du Maghreb sont le produit d’une domination étrangère, non d’une “spoliation” postcoloniale.

L’article récemment publié dans la presse marocaine sous le titre provocateur « L’Algérie, une fabrication coloniale » prétend s’appuyer sur les archives militaires françaises et sur les travaux de l’historienne Hélène Blais pour démontrer l’illégitimité territoriale de l’Algérie contemporaine. À première lecture, le texte impressionne par son volume, son accumulation de chiffres et de références. À y regarder de plus près, il révèle surtout une instrumentalisation méthodique de l’histoire coloniale, mise au service d’un récit politique bien connu.

Il faut commencer par un point de vérité, afin d’éviter toute ambiguïté : l’Algérie moderne est un produit de la décolonisation. Oui, ses frontières ont été dessinées, élargies et figées par l’administration coloniale entre 1830 et 1902. Ces faits ne sont ni niés ni controversés par les historiens sérieux. Mais ce que l’article fait de ces faits relève non de l’histoire, mais de la mise en accusation idéologique.

La thèse centrale est simple : puisque la régence d’Alger n’était pas un État-nation doté de frontières définies, puisque le Sahara ne relevait pas d’Alger avant la conquête française, alors l’Algérie actuelle serait un “pays-mirage”, héritier illégitime de territoires qui auraient appartenu au Maroc. Cette démonstration repose sur une confusion volontaire entre trois niveaux distincts : les structures précoloniales, la conquête coloniale et l’État postcolonial.

Aucune formation politique du Maghreb au XIXᵉ siècle ne correspondait au modèle de l’État-nation moderne. Ni la régence d’Alger, ni le beylicat de Tunis, ni le Maroc précolonial ne disposaient de frontières linéaires, cartographiées et administrées comme celles d’aujourd’hui. Les souverainetés étaient diffuses, emboîtées, souvent symboliques. Transformer cette réalité en argument d’illégitimité pour un État né de la décolonisation est un anachronisme majeur.

L’article insiste longuement sur le Touat, le Tidikelt, le Gourara ou Tindouf, présentés comme des territoires marocains “spoliés”. Il est exact que ces régions entretenaient des liens anciens avec le Makhzen marocain : allégeances religieuses, réseaux caravanier, perception occasionnelle d’impôts. Mais ces liens ne constituaient pas une souveraineté territoriale continue au sens moderne. Les projeter rétroactivement sur une carte du XXIᵉ siècle relève d’une lecture téléologique de l’histoire, où le passé est sommé de justifier des revendications contemporaines.

Cependant l’auteur de cet article polémique oublie de nous citer que le monde tribal de l’Algérie ottomane avait une certaine cohérence et pouvait être vu comme un système assez complexe et fonctionnel. Dans le sud algérien, les tribus qui opposèrent une résistance furent par ailleurs prises en tenaille entre l’armée française et celle du sultan du Maroc, le sultan Abd Al Rahman. Ainsi, le sultanat du Maroc participa au démantèlement tribal en « taillant en pièces » les regions du sud algérien

Cet ordre tribal fut bouleversé par les transformations induites par le régime colonial et en premier lieu par son avant-bras : l’armée. 

Le point le plus problématique demeure toutefois la déresponsabilisation totale de la France coloniale. Tout se passe comme si la conquête du Sahara, la fixation des frontières et leur intégration à l’Algérie administrative avaient été des choix algériens. Or les archives citées par l’article disent exactement l’inverse : ce sont les autorités françaises qui, pour des raisons stratégiques et impériales, ont rattaché le Sahara à l’Algérie afin de créer un continuum territorial entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. L’Algérie indépendante n’a fait qu’hériter de cet espace, au prix d’une guerre de libération parmi les plus violentes du XXᵉ siècle.

Accuser aujourd’hui l’Algérie de “spoliation” revient donc à transférer la responsabilité coloniale sur un pays colonisé. C’est un renversement moral et historique profondément contestable. Selon cette logique, tous les États africains seraient coupables d’usurpation pour avoir conservé des frontières coloniales. Or c’est précisément pour éviter le chaos que le droit international africain a consacré le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation — principe que le Maroc a lui-même invoqué lorsqu’il lui était favorable.

Plus troublant encore est le vocabulaire employé par l’article. “Pays-mirage”, “brigand de grand chemin”, “carte volée” : ce lexique ne relève ni de l’analyse historique ni du journalisme responsable. Il renvoie directement à l’imaginaire colonial, celui qui décrivait l’Algérie comme un espace vide, sans histoire, sans légitimité propre. Voir ce langage repris aujourd’hui par une presse maghrébine est un paradoxe inquiétant. On ne combat pas l’héritage colonial en reprenant ses catégories mentales.

Cette dérive n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une logique plus large de guerre mémorielle, où l’histoire est mobilisée non pour comprendre, mais pour disqualifier. L’Algérie n’est plus analysée comme un produit tragique de la colonisation, mais comme un acteur coupable, un usurpateur permanent. Ce glissement est dangereux, car il nourrit les ressentiments et fossilise les antagonismes au lieu de les dépasser.

L’histoire coloniale du Maghreb est une histoire partagée, douloureuse, complexe. Elle devrait constituer un terrain de lucidité commune, non un arsenal polémique. La France a redessiné la région selon ses intérêts impériaux, en brisant des équilibres anciens et en imposant des frontières artificielles. En faire aujourd’hui porter la faute à l’Algérie, c’est non seulement falsifier le passé, mais refuser d’affronter la seule responsabilité qui compte réellement.

Dire les choses comme elles sont l’Algérie est héritière d’un découpage colonial. Mais refuser qu’elles soient utilisées comme ça : pour délégitimer un peuple, nier son histoire et prolonger, sous d’autres formes, la violence symbolique du fait colonial.

Mais la France a aussi “inventé” le Maroc moderne, en fixant ses frontières, en amputant certaines zones d’Algérie et en en consolidant d’autres. Faire de cette “invention” un argument à sens unique contre l’Algérie relève d’un deux poids, deux mesures historique.

Ce débat n’est pas une querelle d’archives. Il est le symptôme d’un malaise plus profond : l’incapacité persistante du Maghreb à sortir de la logique coloniale par laquelle ses frontières ont été tracées et ses peuples opposés. En attaquant l’Algérie à travers une lecture biaisée de l’histoire, ce n’est pas seulement un voisin que l’on vise, mais une certaine idée de la coexistence maghrébine.

Faire de l’Algérie un État illégitime parce qu’il est né de la colonisation, c’est oublier que tous les États du Maghreb sont nés d’une violence coloniale commune. Les hiérarchiser aujourd’hui, les juger à l’aune d’une pureté historique imaginaire, revient à prolonger la fragmentation voulue par l’Empire. C’est substituer à la domination étrangère une guerre intérieure permanente.

L’histoire ne réparera pas les frontières. Elle peut, en revanche, réparer les consciences. À condition de cesser de l’utiliser comme un instrument de disqualification politique. Sans cela, le Maghreb restera prisonnier de ses cartes, incapable de penser son avenir autrement que dans le miroir déformant de son passé.

L’histoire n’est ni une preuve à charge ni un acte de propriété. Elle est un champ de ruines, où les États modernes cherchent trop souvent des titres de légitimité qu’elle ne peut offrir. Vouloir y trouver des frontières définitives, des souverainetés pures ou des droits immaculés, c’est lui demander ce qu’elle ne contient pas.

Les frontières du Maghreb sont nées d’une violence étrangère. Les peuples qui les habitent en ont hérité sans les choisir. Les accuser aujourd’hui d’illégitimité revient à les condamner à une faute originelle dont ils ne sont pas responsables. C’est refuser à l’histoire son droit à la complexité, et aux sociétés leur droit à l’avenir.

On ne guérit pas d’un passé colonial en le brandissant comme une arme. On s’en libère en le regardant en face, sans fantasmes, sans anathèmes, et sans chercher chez l’autre la cause de ses propres impasses. L’histoire n’est pas là pour désigner des coupables, mais pour rappeler une vérité simple : aucune nation du Maghreb ne sort intacte de la colonisation, et aucune ne s’en élèvera seule contre les autres.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça
https://kadertahri.blogspot.com/