Il y a des
silences qui crient plus fort que les bombes.
Et dans cette guerre-là, le silence occidental est devenu une langue
officielle.
Depuis le 7
octobre 2023, les dirigeants du monde dit « civilisé » ont découvert avec une
émotion spectaculaire que le viol était un crime absolu. Plateaux télé saturés
de gravité, discours présidentiels tremblants d’indignation, éditoriaux
lyriques sur la barbarie. Très bien. Il fallait condamner les crimes du Hamas.
Sans ambiguïté. Sans détour.
Mais voilà
qu’au milieu des ruines, des Palestiniens racontent autre chose.
Des hommes. Des femmes. Parfois des adolescents.
Ils racontent des humiliations sexuelles, des corps détruits dans les prisons
israéliennes, la nudité forcée, les viols avec objets, les menaces, les coups,
les rires des gardiens pendant que leurs victimes supplient qu’on les laisse
mourir.
Et soudain,
le monde devient prudent. Nuancé. Embarrassé.
Parce que
certaines victimes ont le mauvais passeport.
On ne
demande pas d’aimer le Hamas pour condamner un viol.
On ne demande pas d’être anti-israélien pour reconnaître l’horreur.
Il demande seulement un minimum d’humanité cohérente. Et c’est précisément ce
qui manque aujourd’hui.
Quand une
Palestinienne affirme avoir été violée pendant sa détention et filmée pour
qu’on la fasse chanter ensuite, où sont les grandes voix féministes
occidentales ?
Quand un journaliste palestinien raconte avoir été violé sous les moqueries des
gardiens, où sont les défenseurs autoproclamés des droits humains ?
Quand des mineurs disent avoir subi des violences sexuelles en prison, pourquoi
tant de regards se détournent-ils avec cette gêne bureaucratique des gens qui
savent… mais préfèrent ne pas savoir ?
Parce qu’il
existe une hiérarchie mondiale des victimes.
Dans cette
hiérarchie obscène, une femme israélienne violée devient le symbole universel
du mal et il fallait.
Mais un Palestinien violé devient aussitôt un problème diplomatique. Une note
en bas de page. Un témoignage « à vérifier ». Un dossier sensible qu’on enterre
sous des montagnes de prudence rhétorique.
La vérité,
c’est qu’on ne supporte pas que ses victimes puissent changer de visage.
Le système médiatique occidental adore la morale, mais seulement lorsqu’elle ne
menace pas ses alliances, ses contrats d’armement ou ses fiction confortable de
la « seule démocratie du Moyen-Orient ».
Alors sur
invente des précautions de langage.
On parle de « dérapages ».
De « cas isolés ».
De « contexte sécuritaire ».
Comme si la
douleur d’un corps violé dépendait du drapeau du bourreau.
Et pendant
ce temps, des gouvernements occidentaux continuent d’envoyer des armes, des
milliards, des sourires diplomatiques et des sermons sur « les valeurs communes
».
Les mêmes capitales qui donnent des leçons au monde entier sur les droits
humains financent un appareil sécuritaire accusé par des ONG et des rapports
internationaux d’utiliser l’humiliation sexuelle comme outil de domination.
Quelle
époque admirable : on subventionne les geôles le matin et sur publie des
tribunes humanistes le soir.
Le plus
glaçant dans ses témoignages, ce n’est même pas la violence. Les guerres ont
toujours produit des monstres.
Non. Le plus glaçant, c’est la banalité.
Des gardiens
qui rigolent.
Des soldats qui filment.
Des hommes qui prennent une pause cigarette pendant qu’un détenu saigne au sol.
La cruauté devient routine administrative. Une procédure. Un geste
professionnel.
Et le monde
regarde ailleurs avec cette hypocrisie polie des puissants qui savent très bien
ce qu’ils financent, mais ne veulent surtout pas voir à quoi ressemble la
facture humaine.
Et c’est là
que tout devient parfaitement cohérent.
Le racisme. Le suprémacisme. Les massacres de masse. Les tirs sur des mineurs,
des handicapés, des journalistes, des secouristes. Les humiliations. Les
tortures. Les viols.
À force, Israël a déjà coché tellement de cases du musée des horreurs qu’on ne
distingue plus la frontière entre démocratie sécuritaire et barbarie
administrée.
Et que fait
l’Occident ?
Un peu de bruit avec la bouche. Quelques sanctions symboliques. Des communiqués
parfumés aux « préoccupations ». Le courage en kit, prêt à l’emploi sur les
plateaux télé.
Parce qu’au
fond, il ne descend pas dans l’autoritarisme : il y glisse avec méthode, avec
justification morale, avec certitude historique.
Et surtout, il est complice depuis le départ.
Complice
d’un projet colonial devenu fanatisme religieux et puissance militaire avancent
main dans la main derrière le paravent des « valeurs occidentales ».
Complice parce qu’il considèrent ces crimes comme des détails stratégiques.
Complice parce qu’aucun empire n’avoue ses monstruosités tant qu’il pensent
encore pouvoir les gérer médiatiquement.
Bien sûr, la
censure va s’agiter.
Elle va « mouiller le maillot ».
Des plateaux vont feindre le débat.
Des éditorialistes vont expliquer que « le mot génocide est excessif ».
Mais la vérité leur déborde déjà de partout.
Le
mainstream occidental lui-même n’a pas réussi à enterrer ce mot.
Génocide.
Le problème
désormais dépasse même Israël Palestinienne.
Parce qu’au fond, cette guerre révèle autre choisit : la panique stratégique
d’un Occident qui sent son monopole de la violence légitime se fissurer.
Sa ligne
rouge réelle, ce n’est ni la démocratie, ni les droits humains.
La ligne rouge, c’est la non-prolifération.
Le monopole du feu absolu.
Le droit exclusif de posséder l’arme ultime tout en expliquant aux autres
peuples qu’ils sont trop dangereux pour l’avoir.
Et pour
maintenir ce domination-là, l’Occident semble prêt à tout : soutenir des
massacres, couvrir des tortures, relativiser l’atroce, transformer la barbarie
en doctrine de sécurité.
Mais voici
la contradiction qu’ils refusent de voir :
à force de justifier l’injustifiable, l’Occident détruit lui-même son propre
mythe moral.
Dans le
reste du monde, l’image du « camp des droits humains » se désagrège chaque jour
un peu plus.
Elle remplacent la promesse démocratique par le spectacle de l’impunité armée.
Pendant ce
temps, la Chine observe.
Pragmatique. Froide. Distante.
Elle laisse des puissances secondaires accéder à l’arme nucléaire, comme si
elle pariait sur une autre logique : celle d’un monde où la terreur deviendrait
équilibrée parce que partagée.
Vision
cynique ? Peut-être.
Vision moins hypocrite ? Peut-être aussi.
Et c’est là
le vertige de notre époque : plus personne ne croit vraiment à la morale
internationale, seulement aux rapports de force maquillés en principes
universels.
Alors oui,
il est devenu presque impossible d’avoir un avis clair sur un monde qui joue
avec le feu nucléaire tout en parlant civilisation sur les plateaux de
télévision.
Mais une
chose reste certaine :
un système capable de banaliser les viols, les massacres et l’humiliation d’un
peuple entier au nom de la sécurité ne défend plus une civilisation.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
