Le Bon Algérien de Service :

Il existe en France une étrange industrie culturelle : la fabrication du dissident acceptable qui attaque moins par posture idéologique abstraite que par dévoilement des mécanismes médiatiques, du cynisme éditorial et de la fabrication du “bon indigène” dans certains cercles intellectuels français
Pas le dissident qui dérange réellement l’ordre dominant. Non. Celui qui rassure les plateaux télé, conforte les vieux fantasmes coloniaux et permet aux salons parisiens de continuer à parler du monde arabe comme d’un patient psychiatrique éternel.

Kamel Daoud est devenu cela.

Non pas seulement un écrivain.
Mais un personnage médiatique.
Une fonction éditoriale.
Une caution sophistiquée permettant à une partie de la presse française de dire les choses les plus brutales sur l’Algérie, l’islam, l’immigration ou les banlieues avec l’air respectable du débat intellectuel.

Le mécanisme est vieux comme l’empire : pour parler contre un peuple, il faut toujours exhiber un enfant du peuple en vitrine. Le “bon indigène”. Celui qui parle assez bien la langue du maître pour être invité au dîner, mais jamais assez libre pour remettre en cause le décor lui-même.

Et c’est là que Le Point devient fascinant.

Parce que derrière les grandes poses sur la liberté d’expression, le courage littéraire ou la défense des intellectuels menacés, il y a une opération beaucoup plus simple : transformer certaines blessures algériennes en marchandise idéologique française. ()

Le magazine ne vend pas seulement des chroniques.
Il vend une émotion politique très particulière : le plaisir occidental de voir un Arabe confirmer ses propres peurs.

Alors Daoud devient indispensable.

Quand il parle d’islamisme, on applaudit.
Quand il parle d’Algérie, on jubile.
Quand il critique les sociétés arabes, les éditorialistes respirent : enfin un “musulman éclairé” qui leur permet de continuer à regarder tout un monde comme une pathologie civilisationnelle sans avoir l’air racistes.

C’est le vieux colonialisme recyclé en débat de société.

On ne parle plus de “mission civilisatrice”.
On parle de “laïcité”, de “combat culturel”, de “modernité”.
Le vocabulaire change. La mécanique reste identique.

Et le plus ironique dans cette histoire, c’est que cette presse adore jouer les résistants héroïques alors qu’elle parle depuis le centre même du pouvoir symbolique. Elle adore se présenter comme persécutée tout en occupant les couvertures, les maisons d’édition, les plateaux télé et les réseaux d’influence.

Le courage médiatique parisien est une chose magnifique :
c’est une dissidence sponsorisée.

Pendant ce temps, les Algériens ordinaires deviennent des silhouettes abstraites dans un grand théâtre intellectuel français. On les transforme soit en menace démographique, soit en matière littéraire, soit en laboratoire idéologique. Rarement en êtres humains complets.

Le plus glaçant n’est même plus le mépris.
Le plus glaçant, c’est l’élégance du mépris.

Tout est devenu propre.
Poli.
Culturel.
On assassine symboliquement avec des références littéraires et des tribunes premium.

Même les tragédies de la “décennie noire” deviennent des objets éditoriaux recyclables. Et lorsque des accusations graves émergent autour de l’utilisation possible d’un témoignage intime dans Houris, la machine médiatique se crispe immédiatement autour de “l’écrivain menacé”, comme si le prestige littéraire suffisait à suspendre toute interrogation éthique. ()

Car dans certains milieux intellectuels français, il existe une hiérarchie implicite des douleurs :
la souffrance du témoin vaut moins que le prestige de l’auteur consacré.

Le plus extraordinaire reste cette manière qu’a la France médiatique de fabriquer ses “Arabes fréquentables”. Il faut être suffisamment critique envers son propre monde, suffisamment compatible avec les angoisses françaises, suffisamment utile au récit dominant.

Sinon ?
On vous range dans la catégorie des suspects communautaires.

Alors oui, Daoud est talentueux.
Oui, il a parfois porté des paroles courageuses contre l’autoritarisme ou l’islamisme. ()

Mais le problème n’est plus seulement Daoud.

Le problème, c’est ce que son succès révèle du regard français sur l’Algérie et sur les Arabes en général.

Une fascination malade.
Un besoin obsessionnel de validation indigène.
Comme si l’Occident avait encore besoin qu’un “natif” vienne lui confirmer qu’il avait raison depuis le début.

Et derrière tout cela flotte une odeur ancienne.
Une odeur de bibliothèque coloniale poussiéreuse.
Le parfum des empires qui prétendent avoir quitté la scène mais qui continuent à parler des autres peuples avec cette même voix paternaliste, inquiète, presque médicale.

Simplement aujourd’hui, le casque colonial a été remplacé par une tribune dans un hebdomadaire parisien.

Le costume a changé.
Le regard, lui, n’a jamais vraiment quitté l’époque des comptoirs.

A/Kader Tahri
Chroniqueur engagé, observateur inquiet                                                                                                    « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. » 
https://kadertahri.blogspot.com/