Nous avons commencé par Médine. Et dès les premiers pas,
quelque chose bascule. Cette ville ne se contente pas d’exister : elle
enveloppe. Elle impose le silence intérieur. La mosquée du Prophète n’est pas
seulement grandiose par son architecture, elle est écrasante par sa présence.
Elle vous oblige à ralentir, à ressentir, à vous replacer dans quelque chose de
plus vaste que vous.
Et pourtant, autour, tout est modernité. Des hôtels
luxueux, des buildings immenses, des centres commerciaux brillants. Une
organisation millimétrée. Une efficacité presque froide. Mais au cœur de cette
mécanique, la foi circule encore, intacte. C’est là toute la contradiction :
une spiritualité pure qui cohabite avec une mondialisation parfaitement
assumée. Et dans cette tension, chacun choisit ce qu’il vient chercher.
Puis il y a les gens.
Des milliers. Des millions. Des visages venus de
partout. Des langues qui se croisent. Des corps fatigués mais déterminés. Et au
milieu de cette marée humaine, une chaleur particulière. Une fraternité
silencieuse. Personne ne se connaît, mais tout le monde se comprend. Là, pour
une fois, les différences ne séparent pas : elles témoignent.
Ce moment est un choc.
Parce qu’il révèle une vérité simple : l’unité du monde
musulman existe déjà. Elle est là, visible, palpable, organisée autour d’un
même geste, d’une même direction, d’un même appel. Elle ne manque pas de force.
Elle manque de traduction.
Le trajet vers La Mecque fut long, dense, presque
éprouvant. Mais ce n’était qu’un passage. Une transition nécessaire. Et puis
vient l’instant.
La Kaaba.
On peut essayer de décrire. On peut accumuler les mots.
Mais rien ne tient. Rien n’est suffisant. Ce n’est pas une image, c’est une
expérience. Quelque chose qui vous traverse et qui reste. Quelque chose qui
vous remet à votre place, sans violence, mais avec une évidence implacable.
Et c’est précisément là, au cœur de cette intensité
spirituelle, qu’une autre pensée s’impose.
Une pensée plus dure.
Moins confortable.
Parce qu’en observant cette organisation gigantesque,
ces flux humains, ces infrastructures, ces dépenses colossales… une question
surgit, presque malgré soi : que faisons-nous réellement de notre puissance
collective ?
Chaque année, des milliards sont dépensés. Injectés dans
une seule économie. Mobilisés avec une précision impressionnante. Et personne
ne peut nier cette capacité d’organisation, cette efficacité, cette vision
stratégique.
Alors pourquoi cette même force disparaît-elle dès qu’il
s’agit de dignité politique ? Pourquoi cette unité visible dans la foi
devient-elle fragmentation dans les décisions ?
Pendant que des millions de croyants tournent autour
d’un même centre, ailleurs, des peuples entiers sont brisés.
Gaza n’est pas une abstraction. Ce n’est pas une
“question complexe”. C’est une réalité détruite, exposée, visible. Et pourtant,
face à cela, le monde musulman institutionnel reste prisonnier de ses calculs.
Des discours. Des condamnations sans conséquences. Des indignations sans
courage.
La vérité est simple, et elle dérange : beaucoup parlent
au nom des peuples, mais agissent au nom de leurs intérêts.
Ils élèvent la voix quand le risque est nul.
Ils se taisent quand le prix devient réel.
Et dans ce déséquilibre, tout se joue.
Parce que le monde ne respecte ni l’hésitation, ni
l’ambiguïté. Il avance avec ceux qui savent ce qu’ils veulent, et il écrase
ceux qui négocient leur propre cohérence.
En tant qu’Algérien, je ne peux pas observer cela avec
neutralité.
Je refuse que la dignité soit une variable d’ajustement.
Je refuse que la souveraineté soit une posture, et non une ligne.
Je refuse que l’on nous habitue à accepter l’inacceptable sous prétexte de réalisme
politique.
L’Algérie n’a pas vocation à entrer dans ce jeu fragile
des alliances opportunistes. Elle doit rester fidèle à ce qui a fait sa force :
la clarté, l’indépendance, la constance. Pas parfaite, mais droite.
Parce qu’un pays qui doute de lui-même devient
dépendant.
Un pays qui négocie ses principes devient vulnérable.
Et pendant que certains investissent des milliards pour
consolider des relations extérieures, une autre question se pose, plus
dérangeante encore : que se passerait-il si une partie de ces ressources était
dirigée vers les pays musulmans eux-mêmes ?
Pas en aide symbolique. Pas en promesses. Mais en
stratégie.
Investir dans l’industrie.
Construire des infrastructures durables.
Créer des emplois réels.
Renforcer des économies indépendantes.
L’Algérie, entre autres, n’a pas besoin de charité. Elle
a besoin de partenariats sincères. De visions partagées. De décisions
courageuses.
Mais au lieu de cela, trop souvent, les richesses
circulent vers l’extérieur, consolidant des équilibres qui ne profitent pas aux
peuples, et laissant derrière elles des sociétés fragmentées, exposées à des
influences qui les affaiblissent.
Alors oui, cette ‘Omra m’a apaisé.
Mais elle ne m’a pas endormi.
Elle m’a montré ce que nous sommes capables de faire… et
ce que nous refusons encore de devenir.
Car au fond, la vraie question n’est pas spirituelle.
Elle est politique. Elle est économique. Elle est
civilisationnelle.
Nous savons nous rassembler pour prier.
Mais savons-nous nous rassembler pour construire ?
L’unité existe déjà dans la foi. Elle est indiscutable.
Ce qui manque, c’est le courage de la prolonger dans le réel.
Et le jour où cette continuité existera, le monde
musulman ne sera plus simplement respecté pour sa ferveur…
Mais pour sa cohérence.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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