Il y a des
moments où un pays devrait parler. Et d’autres où il ferait mieux de se taire.
Entre les
deux, il existe une zone grise : celle où l’on parle sans rien dire, où l’on
affirme sans assumer, où l’on soutient sans comprendre. Une zone où la
diplomatie devient contorsion.
C’est
exactement là que vient de s’installer la parole officielle de l’Algérie. Lorsqu’Ahmed
Attaf annonce, avec gravité, le soutien de l’Algérie aux pays arabes
prétendument “agressés” par l’Iran, il ne produit pas une position. Il produit
un malaise.
Car derrière
cette phrase soigneusement emballée, une question brutale surgit :
de quoi parle-t-on exactement ?
Renversement des rôles : quand
la réalité dérange le récit
Dans
n’importe quel manuel élémentaire de droit international, la règle est simple :
on identifie l’agresseur, on identifie l’agressé.
Ici,
l’exercice semble soudain devenir acrobatique.
L’Iran
a-t-il attaqué ces pays arabes ? Non.
A-t-il envahi leurs territoires ? Non.
A-t-il ciblé leurs populations civiles ? Non.
En revanche,
il a été frappé. Par qui ?
Par une coalition où se croisent les États-Unis et Israël, appuyés par des
infrastructures militaires installées… précisément dans ces pays arabes que
l’on nous demande aujourd’hui de soutenir sans nuance.
Autrement
dit :
des territoires transformés en plateformes d’attaque deviennent soudain des
victimes.
Et l’Algérie
applaudit — ou, pire, accompagne.
Ce n’est
plus de la diplomatie. C’est une inversion.
La mémoire courte : spécialité diplomatique
Il y a
quelque chose d’étrangement sélectif dans cette solidarité.
Car ces
mêmes pays arabes, que l’on défend aujourd’hui avec empressement, ont souvent
brillé par leur discrétion — pour ne pas dire leur absence — lorsque l’Algérie
traversait ses propres tempêtes.
Pendant la
guerre de libération ? Soutiens timides, calculés, parfois inexistants.
Pendant la décennie noire ? Silence poli, indifférence stratégique, voire
hostilité larvée.
Et
aujourd’hui ? On nous explique qu’il faudrait, au nom d’une fraternité
abstraite, oublier cette mémoire.
Très bien.
Mais la
solidarité sans mémoire n’est pas de la fraternité.
C’est de l’amnésie diplomatique.
Fraternité à sens unique : mode d’emploi
Plus
troublant encore : cette fameuse “solidarité arabe” semble fonctionner à
géométrie variable. Dans les discours de certains de ces pays, l’Algérie n’a
jamais été pleinement arabe. Trop africaine. Trop berbère. Trop indépendante.
Trop… elle-même.
Mais dès
qu’il s’agit d’alignement stratégique, miracle : nous redevenons subitement des
frères. Une fraternité qui apparaît quand il faut soutenir,
et disparaît quand il faut reconnaître.
C’est une
relation. Mais ce n’est pas une alliance.
Le courage évaporé : quand nommer devient impossible
Le point le
plus révélateur n’est pourtant pas ce qui a été dit. C’est ce qui n’a pas été
dit.
Pas un mot
clair pour condamner des frappes sur des civils.
Pas une dénonciation nette des assassinats ciblés.
Pas une position lisible sur l’agression elle-même.
Rien.
Un
brouillard lexical soigneusement entretenu. Comme si nommer l’agresseur
devenait soudain trop coûteux. Comme si la vérité était devenue une variable
diplomatique.
La grande illusion : être “pragmatique” en se
contredisant
On nous
expliquera, avec le sérieux des experts, que tout cela relève du pragmatisme.
De la sagesse. De la realpolitik. Très bien.
Mais il y a
une différence entre être pragmatique… et être incohérent.
Soutenir des
États qui hébergent des bases utilisées dans une agression, tout en prétendant
défendre des principes, ce n’est pas de la subtilité. C’est une contradiction.
Et les
contradictions, en diplomatie, ne sont pas neutres.
Elles coûtent en crédibilité.
Le piège du proxy : peur ou prétexte ?
À l’autre
extrême, certains ‘medias Marocaine) agitent
un spectre commode : celui d’une Algérie qui deviendrait un “proxy” de l’Iran. Argument
pratique. Argument dissuasif. Argument paresseux. Car refuser une agression ne
signifie pas se soumettre à celui qui la subit.
Condamner
une frappe contre des civils n’est pas prêter allégeance.
C’est simplement… rester cohérent.
Mais dans ce
débat, la cohérence semble être la première victime.
L’éuation impossible : Palestine d’un côté, silence de
l’autre
Et puis il y
a cette contradiction finale, presque gênante. Comment prétendre soutenir la Palestine
avec emphase, constance, émotion tout en s’alignant, même indirectement, sur
des logiques qui renforcent les mêmes acteurs responsables de son écrasement ?
Comment
dénoncer une injustice ici et détourner le regard ailleurs, quand les
mécanismes sont identiques ?
À force de
vouloir ménager tout le monde, on finit par ne défendre plus rien.
Le choix que l’on refuse de nommer
Car au fond,
la situation est beaucoup plus simple qu’on ne veut le faire croire. Dans une
agression, il y a des responsabilités. Et les éviter ne les efface pas.
On peut
nuancer, contextualiser, analyser bien sûr.
Mais il arrive un moment où il faut trancher. Et ne pas trancher, c’est déjà
choisir.
La chute : une parole qui se dilue
L’Algérie
s’est longtemps construite sur une certaine idée d’elle-même : celle d’un pays
qui parle clair, qui refuse les alignements faciles, qui nomme les injustices.
Aujourd’hui,
cette voix hésite. Elle contourne. Elle esquive. Elle équilibre. Elle devient
prudente là où elle était tranchante. Ambiguë là où elle était lisible. Et dans
ce glissement discret, il y a un risque majeur : celui de perdre ce qui faisait
sa force.
On nous dira
que la diplomatie est un art complexe.
C’est vrai. Mais parfois, à force de complexité, elle finit par produire
quelque chose de très simple : une parole qui ne convainc plus personne. Et
dans ce cas précis, une impression tenace demeure lente, inconfortable,
persistante : le silence aurait peut-être été moins coûteux que cette
démonstration d’équilibre raté.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire