Depuis
plusieurs années, le discours dominant chez les puissances dites « émergentes »
martèle l’avènement d’un monde multipolaire, censé mettre fin à la domination
occidentale et à l’ordre atlantiste. Pourtant, l’actualité internationale démontre
l’exact inverse : l’hégémonie américaine demeure intacte, non pas par
accident, mais par une stratégie cohérente, agressive et assumée.
Les
États-Unis restent aujourd’hui la seule puissance capable de combiner
projection militaire globale, domination financière, contrôle technologique et
guerre informationnelle. Cette supériorité ne repose pas uniquement sur la
force armée, mais sur un système impérial complet : dollar comme arme
stratégique, sanctions extraterritoriales, OTAN comme bras armé, et alignement
politique forcé des alliés européens. Face à cela, les discours sur la fin de
l’unipolarité sonnent creux.
Les
alliances alternatives — BRICS, partenariats eurasiatiques, coopérations
Sud-Sud — sont régulièrement présentées comme des contre-pouvoirs crédibles.
Dans les faits, elles ne constituent ni des alliances militaires, ni des
blocs politiques unifiés, mais des cadres de coopération économique
limités, sans mécanisme de solidarité stratégique. Dès qu’un État entre en
confrontation directe avec Washington, ces alliances révèlent leur impuissance.
La Russie,
souvent fantasmée comme le principal pôle de résistance à l’ordre atlantiste,
agit avant tout selon une logique de réalisme brutal. Elle défend ses intérêts
vitaux, pas ceux de ses partenaires idéologiques. Lorsqu’un allié périphérique
est menacé, Moscou privilégie l’évitement, la temporisation ou la négociation
indirecte. Cette posture, rationnelle militairement, ruine toutefois la
crédibilité d’un leadership alternatif capable de fédérer durablement des États
souverains face à l’Empire américain.
La Chine, de
son côté, incarne une autre forme de renoncement stratégique à court terme.
Pékin mise sur la puissance économique, la maîtrise industrielle, la domination
technologique et le temps long. Mais en refusant toute confrontation directe
avec les États-Unis, elle accepte implicitement les règles du jeu imposées par
l’ordre atlantiste. Cette prudence stratégique protège ses intérêts internes,
mais sacrifie ses partenaires extérieurs, exposés sans véritable
garantie de protection.
Pendant ce
temps, Washington applique une ligne constante : empêcher l’émergence de tout
bloc souverain capable de remettre en cause son leadership. Cela passe par la
fragmentation de l’Europe, la neutralisation des BRICS, la diabolisation
systématique des États récalcitrants et la promotion du bilatéralisme
contraint, terrain sur lequel les États-Unis écrasent leurs adversaires un par
un. Diviser pour régner reste la matrice fondamentale de la géopolitique
américaine.
Cette
stratégie n’est pas seulement une démonstration de force ; elle révèle aussi
une peur profonde : celle de voir, à moyen terme, des puissances continentales
transformer leur poids économique en souveraineté stratégique réelle. Mais loin
d’adopter une posture défensive, les États-Unis préfèrent frapper en amont,
tant que l’asymétrie de puissance leur est favorable.
La leçon est
brutale mais claire : la souveraineté ne se délègue pas, elle se construit et
se défend. Les États qui misent sur des alliances idéologiques, des promesses
multipolaires ou des partenaires prudents se condamnent à l’isolement au moment
décisif. Dans l’ordre international réel — et non celui des discours — seuls
comptent la dissuasion crédible, l’autonomie stratégique et la capacité à
assumer le rapport de force.
Si la Russie et la Chine entendent réellement incarner une alternative
crédible à l’ordre atlantiste et défendre l’émergence d’un monde multipolaire,
elles ne peuvent plus se contenter d’une posture d’observateurs prudents
pendant que leurs partenaires sont attaqués, asphyxiés ou bombardés par les
États-Unis et leurs alliés. Washington et l’Europe, eux, ne doutent jamais
lorsqu’il s’agit d’intervenir pour protéger leurs intérêts et leurs partenaires
stratégiques. Cette différence de comportement envoie un message clair — et
profondément dissuasif — à l’ensemble du système international.
Il est évident qu’une aide existe : conseils
militaires, soutien stratégique, livraisons de matériel, coopération discrète.
Mais cette approche indirecte atteint aujourd’hui ses limites. Elle ne suffit
plus à dissuader l’agression. Après l’Iran, c’est le Venezuela qui se retrouve
sous pression directe. Demain, quels seront les prochains ? Les États africains
de l’AES ? Le Nicaragua ? La Colombie ? D’autres nations jugées trop
indépendantes ou trop récalcitrantes ? Jusqu’où cette logique d’intervention
unilatérale pourra-t-elle se poursuivre sans rencontrer de réponse claire et
assumée ?
La question centrale est simple et brutale : les États-Unis
et leur appareil militaire peuvent-ils continuer à frapper les partenaires de
la Russie et de la Chine sans jamais faire face à une riposte à la hauteur de
l’enjeu ? Si la réponse est oui, alors la multipolarité n’est
qu’un slogan vide. Si la réponse est non, alors elle doit se traduire
concrètement dans les faits.
Pourquoi la Russie et la Chine, pourtant
dotées de capacités militaires majeures et de la dissuasion nucléaire, ne
pourraient-elles pas assurer une protection réelle et crédible à leurs
partenaires stratégiques ? Peut-on sérieusement imaginer que, si la Chine
engageait une action décisive contre Taïwan, les États-Unis resteraient
passifs, invoquant la prudence ou le temps long ? L’histoire récente démontre
exactement l’inverse.
On ne peut pas revendiquer la multipolarité
tout en acceptant que ses alliés soient systématiquement exposés, affaiblis ou
détruits. Un
monde multipolaire ne se proclame pas, il se défend. Le rapport
de force ne changera pas par incantation, mais par des lignes rouges claires,
assumées et crédibles.
Il est désormais impératif que la Fédération
de Russie et la République populaire de Chine changent de logiciel stratégique.
Non pour rechercher l’escalade, mais pour rétablir la dissuasion. L’histoire
internationale ne respecte pas les puissances hésitantes. Elle respecte celles
qui assument leurs responsabilités lorsque l’agression devient systémique.
Le monde
multipolaire n’est donc pas une réalité, mais un champ de bataille idéologique.
Tant que ceux qui s’en réclament refuseront d’en payer le prix politique,
militaire et économique, il restera un slogan utile pour masquer la persistance
d’un empire américain toujours capable d’imposer sa loi.
Par A. Kader
Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

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