Interdire les
dépôts en cash sans alternative bancaire : une décision qui pénalise les
commerçants, nourrit l’informel et met le feu aux tensions sociales
Il n’y a
plus d’ambiguïté possible.La décision du 23 décembre 2025 de la Banque d’Algérie, interdisant de fait les dépôts en espèces dans les comptes commerciaux, n’est pas une erreur technique ni un excès de zèle administratif. C’est un acte politique. Un acte de violence institutionnelle assumée. Une déclaration de guerre froide à l’économie réelle.
Sous couvert de « gestion du risque » et de « conformité », l’État financier algérien a choisi de criminaliser une pratique qu’il a lui-même produite. Pendant plus de dix ans, il a laissé l’économie fonctionner presque exclusivement en cash, refusant d’investir sérieusement dans les paiements électroniques, sabotant la bancarisation par la bureaucratie, l’arbitraire et l’humiliation quotidienne des usagers. Aujourd’hui, il transforme cette défaillance systémique en faute sociale, et fait porter le coût de son échec à ceux qui travaillent.
Il faut le dire clairement : ce ne sont pas les commerçants qui ont choisi le cash, c’est l’État qui leur a refusé toute alternative crédible. Dans un pays où l’électronique bancaire est instable, rare, coûteuse et peu fiable, interdire le dépôt d’espèces revient à interdire l’activité économique elle-même. C’est une strangulation administrative.
Cette mesure ne s’attaque pas à l’économie informelle prédatrice, organisée, hors de portée de l’administration. Elle frappe les plus visibles, les plus vulnérables, les plus contrôlables : petits commerçants, artisans, prestataires, micro-entreprises. Ceux qui payent déjà impôts, taxes, amendes, et qui servent de variable d’ajustement permanente à un État incapable de réformer ses propres structures.
En réalité, l’objectif n’est pas la formalisation. C’est la discipline.
Discipliner une société soupçonnée par principe. Discipliner des acteurs économiques considérés non comme des partenaires, mais comme des suspects. Cette décision s’inscrit dans une longue tradition algérienne de gouvernance punitive, où l’État préfère punir les pratiques sociales plutôt que les comprendre, les accompagner et les transformer.
Ibn Khaldûn décrivait déjà ce moment précis de la trajectoire des États : lorsque le pouvoir, coupé de la société réelle, multiplie les interdits et les prélèvements, croyant renforcer son autorité, il accélère en réalité la destruction de la richesse et la désagrégation du lien social. La Banque d’Algérie est aujourd’hui exactement à ce stade : celui où la rigidité remplace l’intelligence, et la contrainte remplace la politique économique.
Empêcher des citoyens de déposer l’argent qu’ils gagnent légalement, tout en exigeant d’eux qu’ils paient impôts et charges, ce n’est pas gouverner. C’est provoquer. Ce n’est pas réformer. C’est rompre le pacte minimal entre l’État et la société.
La vérité est brutale : la Banque d’Algérie et le ministère des Finances ne luttent pas contre l’informel. Ils tentent de masquer leur faillite stratégique en punissant l’économie vivante. Incapables de moderniser le système bancaire, ils choisissent la solution la plus dangereuse : la répression administrative de la survie sociale.
Un État qui agit ainsi ne se renforce pas. Il s’isole. Il se fragilise et il entraîne avec lui un pays déjà sous tension.
Ibn Khaldûn, Harbi, Bourdieu et Clastres n’y verraient pas une surprise. Ils y reconnaîtraient un symptôme classique : celui d’un pouvoir qui, ayant perdu la capacité de réformer, se contente de contraindre — jusqu’à l’asphyxie.
A/Kader Tahri chroniqueur engagé et observateur inquiet « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles
soient comme https://kadertahri.blogspot.com/

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