Il est possible, hypothèse hérétique dans un monde saturé de slogans que les historiens de demain, ces esprits mal élevés qui persistent à vérifier les faits, découvrent une chose embarrassante : Il est possible, hypothèse hérétique dans un monde saturé de slogans que les historiens de demain, ces esprits mal élevés qui persistent à vérifier les faits, découvrent une chose embarrassante : la véritable puissance stratégique de l’Iran n’était ni nucléaire, ni balistique, ni même géopolitique.
Non.
Elle était
beaucoup plus inquiétante.
Elle
pensait.
Car pendant
que les satellites occidentaux scrutaient obsessionnellement des installations,
pendant que les experts disséquaient des missiles sur des plateaux télé,
quelque chose de beaucoup moins spectaculaire, donc beaucoup moins commenté, se
produisait : un investissement massif dans l’éducation. Et, pire encore crime absolu dans l’éducation des femmes.
Oui, des
femmes qui étudient.
Le genre de
menace qui ne produit ni explosion ni image spectaculaire. Le genre de menace
qui ne passe pas en boucle sur les chaînes d’information. Le genre de menace
qui travaille lentement, profondément, irréversiblement.
Une société
qui forme ses femmes forme son avenir.
Une société qui forme son avenir devient difficile à dominer.
Et c’est
précisément là que le malaise commence.
Le scandale invisible : des femmes qui pensent
Pendant que
l’Occident débattait bruyamment de la longueur d’un voile, l’Iran remplissait
silencieusement ses amphithéâtres.
Aujourd’hui,
dans de nombreuses filières scientifiques, les femmes y sont majoritaires.
Médecine, ingénierie, mathématiques. Des disciplines ingrates, il faut le
reconnaître : peu compatibles avec la mise en scène permanente, très peu
rentables en capital symbolique immédiat, et absolument désastreuses pour
l’économie de l’attention.
Car une
étudiante en physique quantique produit peu de contenu monétisable. En revanche,
elle produit autre chose. Quelque chose de beaucoup plus dangereux : de la
compétence.
Et la
compétence, contrairement à l’image, résiste. Elle ne se filtre pas. Elle ne
s’efface pas. Elle ne se remplace pas par une meilleure lumière.
Une société
qui accumule de la compétence accumule du pouvoir réel. Pas celui qui
s’affiche. Celui qui dure.
Les ennemis
officiels et leurs effets inattendus
Ironie
savoureuse : ceux que l’Occident désigne comme les figures les plus rétrogrades
pourraient bien avoir compris une vérité élémentaire que certaines sociétés ont
oubliée. La puissance d’un pays ne se mesure pas uniquement à ses armes.
Elle se
mesure à la qualité de ses cerveaux.
Et ces
cerveaux ne sont pas réservés à un sexe.
En formant
massivement des ingénieures, des médecins, des chercheuses, l’Iran n’a pas
simplement investi dans l’éducation. Il a construit une infrastructure
intellectuelle.
Or une
infrastructure intellectuelle, c’est comme une forteresse invisible.
On peut
intercepter un missile.
On ne neutralise pas facilement une population qui pense.
Féminisme de vitrine contre féminisme de structure
C’est ici
que la comparaison devient délicieusement inconfortable.
D’un côté,
un modèle qui proclame l’émancipation féminine tout en transformant le corps en
support publicitaire universel. Une liberté omniprésente, affichée, monétisée,
optimisée pour la visibilité.
De l’autre,
un modèle qui, qu’on le partage ou non, déplace la valeur vers autre chose :
l’éducation, la production intellectuelle, la compétence.
Dans un cas,
la reconnaissance passe par l’exposition.
Dans l’autre, par la qualification.
Dans un cas,
on regarde.
Dans l’autre, on écoute.
Les deux
systèmes prétendent libérer. Mais ils ne produisent pas les mêmes effets.
Une société
qui récompense l’image produit des images.
Une société qui récompense le savoir produit du savoir.
La première
fascine.
La seconde résiste.
Le grand malentendu du voile
On nous
explique avec une assurance impeccable que le voile est l’alpha et l’oméga de
l’oppression. Très bien.
Mais
retournons un instant la question, ne serait-ce que pour vérifier si la réflexion
supporte l’exercice.
Que signifie
une société où le corps féminin est omniprésent ? Affiché, fragmenté,
commercialisé, optimisé pour capter le regard ?
Est-ce la
fin de l’oppression ?
Ou simplement son recyclage sous une forme plus rentable ?
Le voile,
dans la logique iranienne, prétend s’opposer à cette marchandisation. On peut
contester cette réponse. On peut la juger insuffisante, contraignante,
discutable.
Mais la
balayer comme absurde relève moins de l’analyse que du réflexe.
Car elle
pose une question dérangeante :
et si l’exposition permanente n’était pas la liberté, mais une autre forme de
contrainte ?
La civilisation du miroir
L’Occident
contemporain entretient avec son reflet une relation presque religieuse.
On
s’observe.
On se capture.
On se met en scène.
À une
échelle qui ferait passer Narcisse pour un amateur.
Mais pendant
que l’image prolifère, une question s’efface : que reste-t-il derrière ?
Car une
civilisation ne se maintient pas à coups de filtres et de visibilité.
Elle tient
sur autre chose : des enseignants, des chercheurs, des ingénieurs et des
médecins.
Autrement
dit, sur ce qui ne se voit pas immédiatement.
Le dilemme que personne ne veut poser
Formulons-le
brutalement, puisqu’il faut parfois être clair :
À quoi sert
une esthétique parfaitement maîtrisée si l’intelligence collective s’érode ?
L’histoire
est d’une simplicité cruelle sur ce point. Les civilisations ne s’effondrent pas
parce qu’elles pensent trop. Elles s’effondrent quand elles cessent de penser.
Et dans ce
type de compétition car c’en est une, qu’on le veuille ou non le cerveau a
toujours fini par peser plus lourd que l’image. Toujours
Le véritable champ de bataille
La
confrontation entre modèles ne se joue pas seulement là où les caméras
regardent.
Elle ne se
joue pas uniquement dans les détroits, les bases militaires ou les sommets
diplomatiques.
Elle se joue
ailleurs. Dans des lieux beaucoup plus calmes :
les
bibliothèques,
les laboratoires,
les universités.
C’est là que
se fabrique la puissance réelle.
Lente.
Discrète. Redoutable.
Et si
l’histoire devait arbitrer entre un cerveau bien rempli et une image
parfaitement calibrée…
il y a de
fortes chances que le verdict soit, une fois encore, profondément vexant pour
le miroir.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
Car pendant
que les satellites occidentaux scrutaient obsessionnellement des installations,
pendant que les experts disséquaient des missiles sur des plateaux télé,
quelque chose de beaucoup moins spectaculaire, donc beaucoup moins commenté, se
produisait : un investissement massif dans l’éducation. Et, pire encore crime absolu dans l’éducation des femmes.
Oui, des
femmes qui étudient.
Le genre de
menace qui ne produit ni explosion ni image spectaculaire. Le genre de menace
qui ne passe pas en boucle sur les chaînes d’information. Le genre de menace
qui travaille lentement, profondément, irréversiblement.
Une société
qui forme ses femmes forme son avenir.
Une société qui forme son avenir devient difficile à dominer.
Et c’est
précisément là que le malaise commence.
Le scandale invisible : des femmes qui pensent
Pendant que
l’Occident débattait bruyamment de la longueur d’un voile, l’Iran remplissait
silencieusement ses amphithéâtres.
Aujourd’hui,
dans de nombreuses filières scientifiques, les femmes y sont majoritaires.
Médecine, ingénierie, mathématiques. Des disciplines ingrates, il faut le
reconnaître : peu compatibles avec la mise en scène permanente, très peu
rentables en capital symbolique immédiat, et absolument désastreuses pour
l’économie de l’attention.
Car une
étudiante en physique quantique produit peu de contenu monétisable. En revanche,
elle produit autre chose. Quelque chose de beaucoup plus dangereux : de la
compétence.
Et la
compétence, contrairement à l’image, résiste. Elle ne se filtre pas. Elle ne
s’efface pas. Elle ne se remplace pas par une meilleure lumière.
Une société
qui accumule de la compétence accumule du pouvoir réel. Pas celui qui
s’affiche. Celui qui dure.
Les ennemis
officiels et leurs effets inattendus
Ironie
savoureuse : ceux que l’Occident désigne comme les figures les plus rétrogrades
pourraient bien avoir compris une vérité élémentaire que certaines sociétés ont
oubliée. La puissance d’un pays ne se mesure pas uniquement à ses armes.
Elle se
mesure à la qualité de ses cerveaux.
Et ces
cerveaux ne sont pas réservés à un sexe.
En formant
massivement des ingénieures, des médecins, des chercheuses, l’Iran n’a pas
simplement investi dans l’éducation. Il a construit une infrastructure
intellectuelle.
Or une
infrastructure intellectuelle, c’est comme une forteresse invisible.
On peut
intercepter un missile.
On ne neutralise pas facilement une population qui pense.
Féminisme de vitrine contre féminisme de structure
C’est ici
que la comparaison devient délicieusement inconfortable.
D’un côté,
un modèle qui proclame l’émancipation féminine tout en transformant le corps en
support publicitaire universel. Une liberté omniprésente, affichée, monétisée,
optimisée pour la visibilité.
De l’autre,
un modèle qui, qu’on le partage ou non, déplace la valeur vers autre chose :
l’éducation, la production intellectuelle, la compétence.
Dans un cas,
la reconnaissance passe par l’exposition.
Dans l’autre, par la qualification.
Dans un cas,
on regarde.
Dans l’autre, on écoute.
Les deux
systèmes prétendent libérer. Mais ils ne produisent pas les mêmes effets.
Une société
qui récompense l’image produit des images.
Une société qui récompense le savoir produit du savoir.
La première
fascine.
La seconde résiste.
Le grand malentendu du voile
On nous
explique avec une assurance impeccable que le voile est l’alpha et l’oméga de
l’oppression. Très bien.
Mais
retournons un instant la question, ne serait-ce que pour vérifier si la réflexion
supporte l’exercice.
Que signifie
une société où le corps féminin est omniprésent ? Affiché, fragmenté,
commercialisé, optimisé pour capter le regard ?
Est-ce la
fin de l’oppression ?
Ou simplement son recyclage sous une forme plus rentable ?
Le voile,
dans la logique iranienne, prétend s’opposer à cette marchandisation. On peut
contester cette réponse. On peut la juger insuffisante, contraignante,
discutable.
Mais la
balayer comme absurde relève moins de l’analyse que du réflexe.
Car elle
pose une question dérangeante :
et si l’exposition permanente n’était pas la liberté, mais une autre forme de
contrainte ?
La civilisation du miroir
L’Occident
contemporain entretient avec son reflet une relation presque religieuse.
On
s’observe.
On se capture.
On se met en scène.
À une
échelle qui ferait passer Narcisse pour un amateur.
Mais pendant
que l’image prolifère, une question s’efface : que reste-t-il derrière ?
Car une
civilisation ne se maintient pas à coups de filtres et de visibilité.
Elle tient
sur autre chose : des enseignants, des chercheurs, des ingénieurs et des
médecins.
Autrement
dit, sur ce qui ne se voit pas immédiatement.
Le dilemme que personne ne veut poser
Formulons-le
brutalement, puisqu’il faut parfois être clair :
À quoi sert
une esthétique parfaitement maîtrisée si l’intelligence collective s’érode ?
L’histoire
est d’une simplicité cruelle sur ce point. Les civilisations ne s’effondrent pas
parce qu’elles pensent trop. Elles s’effondrent quand elles cessent de penser.
Et dans ce
type de compétition car c’en est une, qu’on le veuille ou non le cerveau a
toujours fini par peser plus lourd que l’image. Toujours
Le véritable champ de bataille
La
confrontation entre modèles ne se joue pas seulement là où les caméras
regardent.
Elle ne se
joue pas uniquement dans les détroits, les bases militaires ou les sommets
diplomatiques.
Elle se joue
ailleurs. Dans des lieux beaucoup plus calmes :
les
bibliothèques,
les laboratoires,
les universités.
C’est là que
se fabrique la puissance réelle.
Lente.
Discrète. Redoutable.
Et si
l’histoire devait arbitrer entre un cerveau bien rempli et une image
parfaitement calibrée…
il y a de
fortes chances que le verdict soit, une fois encore, profondément vexant pour
le miroir.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
