OQTF : Une politique migratoire pour les Algériens/

OQTF

Une politique d’affichage plus qu’une politique efficace

Depuis plusieurs années, le recours aux obligations de quitter le territoire français (OQTF) s’est imposé comme un instrument central de la politique migratoire menée par la France. Présentée comme un outil de fermeté nécessaire au respect du droit, cette procédure administrative soulève pourtant des interrogations de plus en plus fortes sur son efficacité réelle, sur son équité, et sur ses conséquences humaines et diplomatiques.

Chaque année, la France prononce des dizaines de milliers d’obligations de quitter le territoire français (OQTF). En 2023, environ 134 000 OQTF ont été émises toutes nationalités confondues. Mais selon la Cour des comptes, moins de 10 % sont réellement exécutées. Résultat : des mesures symboliques qui frappent souvent au hasard, plutôt qu’une politique migratoire efficace

Selon l’INSEE, 887 000 Algériens immigrés vivaient en France en 2022, sans compter leurs descendants. Beaucoup sont installés depuis longtemps, travaillent, ont des enfants scolarisés et contribuent à la société. Et pourtant, l’OQTF frappe encore, souvent sans discernement. La loi impose certes un cadre légal, mais l’usage massif de ces mesures traduit une approche administrative froide, déconnectée des réalités humaines et sociales.

Derrière l’apparente rigueur des chiffres,  se cache une réalité beaucoup plus trouble. Des milliers d’OQTF sont prononcées chaque année, mais une large proportion d’entre elles n’est jamais exécutée. Ce décalage massif entre décisions et expulsions effectives interroge la cohérence même de la politique poursuivie. À force de multiplier des mesures dont l’application demeure incertaine, l’État donne le sentiment d’une politique d’affichage davantage que d’une stratégie réellement opérante.

Plus préoccupant encore, de nombreux observateurs constatent que ces mesures touchent de manière particulièrement visible les ressortissants de l’Algérie. Cette situation s’inscrit certes dans une histoire migratoire spécifique entre Paris et Alger. Mais elle alimente aussi, qu’on le veuille ou non, un sentiment de ciblage et de déséquilibre qui mérite d’être regardé en face, sans caricature ni déni.

Sur le plan strictement juridique, l’OQTF est une procédure légale. Personne ne conteste le droit d’un État souverain à organiser les conditions de séjour sur son territoire. Mais la légalité formelle ne suffit pas à épuiser le débat politique et moral. Lorsqu’une mesure administrative frappe des personnes vivant depuis de longues années en France, y ayant construit des attaches familiales, sociales ou professionnelles, la question de la proportionnalité devient centrale.

Or, dans la pratique, de nombreuses décisions apparaissent prises selon une logique largement administrative, parfois déconnectée de la réalité humaine des situations individuelles. Des hommes et des femmes installés de longue date se retrouvent soudainement menacés d’éloignement, souvent au terme de parcours marqués par la précarité administrative plutôt que par une volonté délibérée de se soustraire à la loi.

À cette fragilité humaine s’ajoute une impasse diplomatique persistante. L’exécution des OQTF visant des ressortissants algériens dépend étroitement de la délivrance de laissez-passer consulaires par l’Algérie. Leur rareté chronique est connue depuis des années. Continuer à produire massivement des décisions dont on sait qu’elles seront difficilement exécutables pose une question de sincérité de l’action publique.

Cette stratégie comporte aussi un risque politique majeur : celui d’alimenter les tensions entre la France et l’Algérie, deux pays liés par une histoire dense, douloureuse et encore sensible. Transformer la question migratoire en bras de fer récurrent ne peut qu’envenimer un climat déjà fragile.

Il ne s’agit pas ici de nier les défis réels que pose la gestion des flux migratoires. Ils existent, et aucun pays ne peut les ignorer. Mais l’efficacité d’une politique publique se mesure à ses résultats concrets, pas à l’accumulation de décisions symboliques. Une politique migratoire crédible devrait concilier fermeté juridique, réalisme diplomatique et prise en compte sincère des situations humaines.

Aujourd’hui, le dispositif des OQTF, tel qu’il est massivement utilisé, semble échouer sur ces trois plans à la fois : efficacité limitée, tensions bilatérales accrues et sentiment d’injustice pour une partie des personnes concernées.

Il est temps d’ouvrir un débat lucide et dépassionné sur l’usage réel de cet outil. Non pas pour renoncer à toute régulation  ce serait irresponsable mais pour sortir d’une logique quantitative qui donne l’illusion de la maîtrise sans toujours en produire les effets.

Une politique migratoire digne d’un État de droit ne se juge pas à la sévérité affichée de ses décisions, mais à leur cohérence, à leur effectivité et à leur justice.

Conclusion : justice et humanité plutôt que symbolisme

L’OQTF, dans sa forme actuelle, est un instrument inefficace et injuste. La France gagnerait à privilégier la cohérence, l’équité et le respect des situations individuelles. Une véritable politique migratoire doit protéger les droits des personnes, tenir compte de l’histoire franco‑algérienne et viser l’efficacité réelle, plutôt que de se contenter de l’illusion de fermeté.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/