Trump menace de faire «disparaître» la civilisation iranienne ;

Si l’on suit cette dynamique, le discours implicite adressé non seulement à l’Iran, mais potentiellement à tous les États et pays du monde, paraît être le suivant : les États-Unis font ce qu’ils veulent parce qu’ils sont américains, et ensuite nous vous ordonnons de nettoyer derrière nous. Nous vous attaquons, nous détruisons vos infrastructures, nous vous imposons un changement radical de votre manière de vivre, nous menaçons vos civils si vous n’obéissez pas immédiatement, et nous pouvons nous accaparer vos ressources naturelles si nous le décidons, sans que vous ayez le droit de vous défendre ou même de protester. Cette logique semble s’inscrire dans l’ultimatum de Donald Trump, qui menace de « détruire l’Iran tout entier » si le détroit n’est pas rouvert d’ici ce soir.

À sa manière tonitruante, Trump est en train de dévoiler la vérité profonde des USA depuis leurs origines au 18ème siècle : un pays de prédateurs/voleurs sans foi ni loi, massacreurs/génocidaires des faibles, narcissiques et prêts tous les mensonges et tous les crimes pour être des « winners ». Les indiens ont été contaminés avec des bacilles de typhus, puis affamés et exterminés. Les civils japonais ont été brûlés vifs sous les bombes incendiaires et les civils vietnamien sous le napalm.

Il fut un temps où les grandes puissances dissimulaient leurs intentions derrière des mots choisis, des prudences diplomatiques, des hypocrisies polies. Ce temps semble révolu.

Nous sommes entrés dans une ère plus franche, plus brutale une ère où l’on peut, sans ciller, évoquer la disparition d’une civilisation entière comme on annonce une hausse de droits de douane.

Cette nuit-là, un seuil a été franchi. Non pas militaire, pas encore, mais moral, politique, civilisationnel. Menacer de « détruire l’Iran tout entier » n’est pas une formule excessive : c’est un programme. Et, plus grave encore, c’est un programme assumé.

Si l’on suit cette logique jusqu’au bout et il faut avoir le courage de le faire le message adressé au monde est limpide, presque pédagogique dans sa brutalité :
nous faisons ce que nous voulons parce que nous le pouvons ; nous détruisons, vous reconstruisez ; nous décidons, vous obéissez. Vos infrastructures ? Négociables. Vos civils ? Conditionnels. Votre souveraineté ? Facultative. Vos ressources ? Potentiellement récupérables. Et votre droit à protester ? Inexistant.

Voilà le véritable langage de la puissance lorsqu’elle cesse de faire semblant.

Dans ce théâtre d’ombres où la violence devient langage officiel, une ironie grinçante s’impose :
Il est dommage que la brutalité et la grossièreté soient désormais logées dans ce qu’on persiste à appeler le camp du Bien, tandis que le camp du Mal, lui, se voit attribuer non sans fascination, les traits de stratèges patients, de joueurs d’échecs méthodiques. Trump, lui, ne joue pas aux échecs : il renverse l’échiquier, puis prétend négocier sur les ruines. Il attise, il provoque, il surenchérit et appelle cela diplomatie.

Ses prétendus désirs de négociation ? Une fiction commode. Une mise en scène. Une parenthèse rhétorique entre deux menaces.

Mais il faut aller plus loin, car le problème dépasse un homme, aussi tonitruant soit-il. Ce que cette séquence révèle, c’est une vérité plus ancienne, plus dérangeante : une certaine idée de la puissance américaine, débarrassée de ses justifications morales, mise à nu dans sa forme la plus crue. Une puissance qui, depuis ses origines, s’est construite dans la conquête, la violence, la certitude d’être du bon côté de l’histoire même lorsqu’elle l’écrivait dans le sang.

On nous dira que le propos est excessif. Qu’il caricature. Qu’il simplifie. Mais que reste-t-il à simplifier lorsque le langage lui-même devient extrême ?

Faut-il rappeler que l’histoire moderne est jalonnée d’épisodes où la fin justifiait les moyens, où des populations entières ont été sacrifiées sur l’autel de la victoire ? Faut-il vraiment feindre la surprise lorsque resurgit, sous une forme décomplexée, ce vieux logiciel de domination ?

Et puis il y a l’ironie noire, presque indécente de la situation. Voir un tel discours s’inscrire dans une prétendue quête de stabilité régionale relève du grotesque. À ce rythme, pourquoi ne pas envisager, tant qu’on y est, une distinction internationale pour services rendus à la paix ? La récompense pourrait être partagée avec ceux qui, sur le terrain, contribuent si activement à l’embrasement général.

Quant au détroit d’Ormuz, devenu soudainement un enjeu vital, il est difficile de ne pas noter que certaines crises ont la fâcheuse tendance à apparaître précisément là où des stratégies de confrontation ont été méthodiquement entretenues. Créer le désordre pour ensuite s’ériger en garant de l’ordre : vieille mécanique, efficacité éprouvée.

Mais au-delà du cynisme, il reste une inquiétude plus profonde. Car ce type de discours ne se contente pas de décrire une réalité : il la fabrique. Il élargit le champ du possible. Il banalise l’impensable.

Trump fait peur non pas parce qu’il serait une anomalie, mais parce qu’il pourrait bien être un révélateur. Le symptôme bruyant d’une dérive plus silencieuse, plus large, où la démesure devient acceptable, où la menace devient un outil ordinaire, où la folie du pouvoir se pare des habits de la rationalité stratégique.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où il ira, mais jusqu’où nous accepterons qu’il aille.

Car il y a toujours un moment où les mots cessent d’être des mots. Où ils deviennent des actes en attente. Et ce moment, manifestement, se rapproche.

Espérons naïvement peut-être qu’un jour, ceux qui manipulent avec tant de désinvolture les imaginaires de destruction aient à répondre de leurs paroles. Non pas devant l’histoire abstraite, qui pardonne beaucoup, mais devant des instances bien réelles.

En attendant, une chose est certaine : lorsque la brutalité devient doctrine, le silence devient complicité.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/