Le débat récent autour de la mémoire juive en Algérie
montre à quel point les questions d’histoire peuvent rapidement se charger
d’émotion et de malentendus. Ma position se veut à la fois claire et nuancée :
oui, il a existé une présence juive ancienne en Algérie, et cette réalité
historique ne doit ni être niée ni minimisée. Mais non, cette présence ne
saurait justifier l’idée d’une « Algérie juive », formulation que
je considère historiquement excessive et source de confusion.
Il est aujourd’hui bien établi par les travaux
d’historiens que des communautés juives ont vécu en Afrique du Nord depuis
l’Antiquité et qu’elles ont été présentes, à des degrés divers, dans plusieurs
villes de l’actuelle Algérie. Sous différentes périodes médiévale, ottomane puis coloniale ces communautés ont contribué à la vie
économique, artisanale et culturelle de certaines cités. Reconnaître cette
réalité relève simplement de la rigueur historique.
Cependant, reconnaître une présence ne signifie pas
redéfinir la nature globale d’un pays. À aucune période connue de l’histoire,
l’Algérie n’a été majoritairement juive sur le plan démographique, ni
structurée politiquement autour d’une identité juive. La société algérienne
s’est historiquement construite autour d’une majorité arabo-berbère musulmane,
qui a constitué le socle démographique, culturel et politique du territoire.
Les communautés juives, bien que parfois dynamiques et visibles dans certaines
villes, sont toujours restées minoritaires à l’échelle du pays.
C’est pourquoi l’expression « Algérie juive
», selon la manière dont elle est comprise ou utilisée, peut poser problème. Si
elle vise simplement à rappeler l’existence d’une composante juive dans
l’histoire nationale, elle peut s’inscrire dans une démarche de redécouverte
légitime d’un passé pluriel. Mais si elle laisse entendre explicitement ou implicitement
que l’Algérie aurait été substantiellement définie par une identité juive, ou
qu’elle aurait constitué une société juive à part entière, alors elle ne
correspond pas à la réalité historique telle qu’établie par la majorité des
recherches.
Dans ce contexte, je souhaite également exprimer mes
réserves à l’égard de l’ouvrage L’Algérie juive. L’autre moi que je
connais si peu de Hédia Bensahli. À mes yeux, le
livre adopte un ton que je juge trop complaisant dans sa manière de présenter
la place de la composante juive dans l’histoire algérienne. Sans nier l’intérêt
de revisiter des mémoires parfois négligées, il me semble que le récit tend par
moments à surévaluer la portée structurante de cette présence, au risque de
brouiller les proportions historiques.
L’Algérie n’a jamais été « juive »
Il est impératif de rappeler une précision de taille : l’Algérie n’a jamais été juive. Il y avait des Juifs en Algérie, comme il y avait des Musulmans, des Berbères, des Européens. La valorisation romantique qui transforme la judéité algérienne en « nuance authentique d’un creuset millénaire » est historiquement abusive. La judéité a été minime et culturellement peu féconde, elle n’a jamais constitué l’essence de l’Algérie. Les récits poétiques qui font des Juifs « des acteurs centraux » effacent les nuances essentielles : différences de statut sous la colonisation, trajectoires variées, tensions sociales et choix politiques douloureux.
Les « enquêtes de terrain » : un argument sans
fondement critique
IL est dit
pour valoriser les « enquêtes de terrain » menées par l’auteure, dont
je doute fortement qu’il ne s’agit que d’un prêt nom, pour donner un titre qui
met toute l’histoire algérienne à une dérive juive.
Mais combien de témoins et que sont-ils ? Selon
quelle méthode ? Comment le corpus a-t-il été croisé avec les archives ?
Silence complet.
En histoire contemporaine, le témoignage est précieux
mais fragile : mémoire reconstructive, biais de sélection, effets du présent
sur le passé. Le présenter comme une garantie scientifique relève d’un tour
de passe-passe rhétorique, et non d’une démonstration historiographique
Entre mémoire et histoire
Le
vocabulaire mobilisé « réhabilitation
», « travail de mémoire », « réconciliation des mémoires
» montre que le livre confond mémoire et histoire. La mémoire peut être
militante, symbolique, émotive. L’histoire exige méthode, critique des sources
et contextualisation. L’ouvrage mérite d’être lu et débattu, mais il ne peut
être présenté sans réserve comme un travail historique incontestable.
Pour un débat réellement éclairé
Que L’Algérie
juive fasse débat est sain, que la mémoire juive en Algérie soit
reconnue est juste. Mais la reconnaissance ne se fait pas en transformant la
mémoire en mythe ou la polémique en caution scientifique. La véritable exigence
consiste à replacer la judéité dans la pluralité et la complexité de
l’histoire algérienne, à expliciter les méthodes, à croiser les sources et
à distinguer rigoureusement le témoignage mémoriel de la démonstration
historique.
C’est
seulement dans cette rigueur que l’on peut honorer toutes les mémoires
algériennes juive, musulmane, berbère ou européenne sans céder à la
simplification, à la rhétorique ou à la complaisance.
Une démarche mémorielle gagne en crédibilité lorsqu’elle
maintient une distance critique constante. Or, lorsqu’un récit donne
l’impression de privilégier la réhabilitation symbolique au détriment de la
mise en perspective démographique et politique, il peut susciter des
interrogations légitimes. Le débat historiographique doit rester ouvert, mais
il doit aussi rester rigoureux dans l’usage des mots et des cadres
d’interprétation.
Le véritable enjeu, à mes yeux, est d’éviter les
simplifications dans un sens comme dans l’autre. Nier la présence juive serait
une erreur historique. Mais surinterpréter cette présence au point d’en faire
un trait structurant de l’identité globale de l’Algérie le serait tout autant.
L’histoire du pays est complexe, stratifiée, faite de circulations humaines,
d’échanges et de coexistences diverses mais aussi de rapports de majorité et de
minorité qu’il faut regarder lucidement.
Une approche sereine de cette question suppose donc de
tenir ensemble deux exigences : la fidélité aux faits historiques et le refus
des lectures anachroniques ou maximalistes. L’Algérie a été, comme beaucoup de
sociétés méditerranéennes, traversée par une pluralité de présences. Mais cette
pluralité ne doit pas conduire à brouiller les équilibres démographiques et
historiques qui ont structuré le pays sur la longue durée.
En définitive, défendre une position nuancée oui à la reconnaissance de la présence juive
en Algérie, non à la caractérisation d’une « Algérie juive » n’est ni une posture de déni ni une prise de
position idéologique. C’est, au contraire, une invitation à traiter l’histoire
avec précision, mesure et sens des proportions. Une mémoire apaisée se
construit toujours sur la complexité assumée des faits, jamais sur leur
simplification.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
.jpg)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire