Ils ont voulu vendre du football. Ils ont livré une
démonstration de pouvoir.
Car cette CAN n’était pas un tournoi : c’était un communiqué politique en
crampons, un communiqué filmé en 4K, sponsorisé par l’illusion collective et
emballé dans le drapeau.
Depuis 1976,
le Maroc attendait une coupe. Presque cinquante ans d’abstinence
footballistique, une éternité pour un pays qui a compris très tôt que le sport
est l’opium moderne, plus efficace que la religion quand il s’agit d’endormir
les colères. Depuis Doha 2022, où les Lions de l’Atlas avaient fait trébucher
l’Espagne et le Portugal, ces vieilles puissances coloniales qu’on adore battre
à la loyale quand l’histoire ne le permet plus, le récit était prêt. Il ne
manquait plus que le décor. On l’a monté à Rabat.
La CAN 2025
n’a pas été pensée pour être gagnée. Elle a été pensée pour être vue.
Vue, admirée, partagée, likée. Une répétition générale pour 2030, ce Mondial
attribué au Maroc, à l’Espagne et au Portugal comme on attribue un brevet de
respectabilité géopolitique. Le football comme visa diplomatique. Le stade
comme carte de visite.
L’art de
gouverner par l’image : emballage premium
Trente
caméras pour filmer une finale. Trente. Comme si un mauvais angle
pouvait faire s’effondrer le récit. Tout devait briller : les hôtels, les
pelouses, les trains à grande vitesse, les gares, les façades. Le Maroc s’est
offert un clip promotionnel de plusieurs milliards, diffusé sur toute la
planète, avec figurants africains, stars internationales et figurations
populaires soigneusement cadrées.
Vingt
millions de touristes en 2024. Objectif : trente millions en 2030. Le pays se
rêve en hub mondial, en vitrine propre, lisse, instagrammable. On empile les
ports, les LGV, l’électricité verte comme on empile des trophées imaginaires.
L’Afrique, enfin entrée dans le XXIᵉ siècle à condition de rester dans le champ de la
caméra.
Pendant ce
temps-là, hors cadre, on continue de vivre dans des hôpitaux qui tombent en
ruine et des écoles qui fuient leurs professeurs.
Le roi absent,
le ballon présent : gouverner sans apparaître
Mais le clou
du spectacle n’était pas sur le terrain. Il était vide.
Vide comme la tribune royale. L’absence prolongée de Mohammed VI a transformé
la CAN en exercice de ventriloquie d’État. Le roi n’était pas là, mais son
portrait si. On l’a remercié en s’adressant à une image posée sur un chevalet.
Littéralement. Le pouvoir marocain a franchi un seuil symbolique : gouverner
par hologramme émotionnel.
La santé du roi ? Sujet radioactif. L’argent du roi ? Sujet nucléaire. Les rédactions locales se taisent, les occidentales spéculent, les nécrologies s’écrivent en arrière-plan. On finira par lâcher une information minimaliste : un mal de dos. Le corps royal réduit à une lombalgie officielle.
En
attendant, la relève s’entraîne. Le prince héritier inaugure, ouvre, ferme. Le
frère du roi assure le service minimum, remet une coupe au Sénégal, sourit,
disparaît. Le Makhzen tourne, même quand le monarque se fait rare. C’est aussi
ça, la modernité institutionnelle du Makhzen..
Coupe perdue,
propagande gagnée
Ce qui
devait être une apothéose s’est transformée en feuilleton mondial. La CAF, déjà
peu réputée pour son sens de la transparence, s’est offert un audit planétaire
à la paille de fer. Arbitrage, décisions, gouvernance : tout est désormais
ouvert à disséquer. Et c’est peut-être la meilleure nouvelle de cette CAN.
Car le pari
de Mohammed VI faire du Maroc une grande nation sportive, est un pari cher.
Très cher. Cinq milliards pour la CAN et le Mondial 2030. Un pari socialement
explosif dans un pays où la jeunesse, la fameuse GEN Z 212, est descendue dans
la rue pendant dix jours pour rappeler une évidence obscène : on ne se
soigne pas dans un stade, on n’apprend pas dans une tribune VIP.
Le football,
cette maladie qui soigne le pouvoir
Audiences record,
enchères futures, droits TV en inflation. Le football africain devient rentable,
enfin mais pour qui ?
Ce qui s’est
joué sur la pelouse n’était que la partie visible d’un système bien huilé :
du pouvoir qui investit le sport pour neutraliser le politique, du spectacle
qui recouvre la contestation, du ballon rond comme rideau de fumée.
Le Maroc n’a
pas gagné la CAN. Mais il a montré quelque chose de plus important :
comment un État peut transformer un match en message, une compétition en
stratégie, une défaite en opération de communication. Reste une question,
brûlante, persistante, impossible à noyer sous les ralentis : Combien de temps
encore le public acceptera-t-il de confondre le score avec la justice sociale ?
Le football
fait rêver et le Makhzen se retrouve à l’heure du sportwashing
Mais à force de l’utiliser comme anesthésiant, le réveil risque d’être brutal.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

