La loi
relative à la déchéance de la nationalité algérienne d’origine a déclenché une
indignation d’une rare violence verbale. On parle de « loi antinationale », de
« dynamitage de la nation », de « haute trahison », certains allant jusqu’à
convoquer l’ombre du nazisme. Ce déferlement d’analogies extrêmes et de
raccourcis historiques donne l’illusion d’une radicalité morale, mais affaiblit
en réalité toute critique sérieuse du texte.
Car contrairement
à ce qui est martelé, cette loi n’instaure ni une déchéance automatique, ni
collective, ni fondée sur l’opinion politique. Elle prévoit explicitement que
la procédure ne s’applique qu’aux personnes pour lesquelles existent des preuves
solides et cohérentes établissant la commission, à l’étranger, d’actes
graves définis par la loi, et seulement après un avertissement officiel
préalable destiné à permettre à l’intéressé de se rétracter. Ce mécanisme
d’avertissement, présenté par ses détracteurs comme une fiction, constitue
pourtant une garantie procédurale que nombre d’États ne prévoient même pas.
Affirmer que
cette loi engloberait toute forme d’expression critique relève donc de
l’exagération militante. Le texte vise des actes qualifiés, pas des opinions.
Que ces qualifications puissent être abusivement interprétées dans un contexte
politique tendu est une question sérieuse, mais elle ne justifie pas la
falsification du contenu même de la loi.
La question
de l’apatridie, brandie comme une preuve supplémentaire de l’horreur du texte,
est tout aussi instrumentalisée. La loi est claire : nul ne peut être déchu
de sa nationalité d’origine s’il ne dispose pas d’une autre nationalité,
afin d’éviter toute situation d’apatridie. Les exceptions prévues concernent
des crimes d’une gravité extrême — haute trahison, intelligence avec une
puissance étrangère, port d’armes contre l’Algérie, terrorisme, atteinte à
l’intégrité territoriale. On est loin de la criminalisation de la dissidence
politique.
L’argument
selon lequel la déchéance de la nationalité d’origine serait partout dans le
monde impossible et constituerait une « première mondiale » ne résiste pas à
l’examen historique. Même des États souvent cités comme modèles ou
contre-exemples ont eu recours à de telles pratiques. Chez le « frère voisin
marocain », si souvent idéalisé dans le discours anti-Algérien, le roi Hassan
II a bel et bien déchu de la nationalité marocaine le militant marxiste
révolutionnaire Abraham Serfaty après dix-sept années de détention, dont une
partie au bagne de Tazmamart, avant de l’expulser du pays en prétendant qu’il
était en réalité brésilien. Aucun débat juridique, aucune garantie procédurale
: une décision purement politique.
De même,
l’Union soviétique, souvent invoquée pour affirmer que même les dictatures
respectaient l’intangibilité de la nationalité, a déchu Alexandre
Soljenytsine de sa nationalité en 1974 avant de l’expulser. Les mêmes
appareils répressifs que l’on dénonce aujourd’hui en Russie n’ont jamais hésité
à rompre le lien national lorsque le pouvoir le jugeait nécessaire.
Ces rappels
ne visent pas à justifier la loi algérienne, mais à démontrer l’inanité de
l’argument de l’exception absolue. L’histoire montre que la nationalité a
toujours été, dans les États démocratiques comme dans certains États
sécuritaires, un instrument politique. La question n’est donc pas de feindre la
surprise, mais d’exiger des garanties juridiques effectives.
L’analogie
obsessionnelle avec le nazisme et Vichy relève enfin d’une dérive intellectuelle
préoccupante. Les lois de dénaturalisation du XXᵉ siècle visaient des
catégories entières de population sur des bases raciales ou idéologiques.
Assimiler cette logique à une loi qui vise des actes qualifiés, aussi
critiquable soit-elle, relève de l’anathème et non de l’analyse. Cette
surenchère morale finit par banaliser ce qu’elle prétend dénoncer.
Quant à
l’argument du précédent de 1962 et du refus de déchoir les Harkis de leur
nationalité, il relève de la mémoire politique, non du droit positif. Cette
position, respectable sur le plan symbolique, n’a jamais été
constitutionnalisée ni transformée en principe juridique intangible. La brandir
comme une norme absolue aujourd’hui revient à confondre histoire, morale et
droit.
Le véritable
combat ne se situe pas dans les cris d’orfraie ni dans les comparaisons
extrêmes. Il se situe dans l’exigence de définitions juridiques précises,
de contrôle juridictionnel indépendant, de voies de recours
effectives et de limitation stricte de l’arbitraire exécutif. C’est
sur ce terrain, et seulement sur celui-là, que la défense des libertés
publiques et de la cohésion nationale peut être crédible.
À force de
transformer toute critique en procès en fascisme, on ne protège ni le droit ni
la nation. On les fragilise.
Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles
soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

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