14h35, l’heure fatale… Rien que l’introduction donne le ton
: 14h35, ce moment cosmique où l’Algérie, selon Driencourt, aurait mobilisé
tous ses satellites invisibles pour supprimer son interview. La précision
horlogère est impressionnante… si vous étiez dans une pièce de théâtre absurde.
Dans la vraie vie, les programmateurs télé jonglent avec des grilles, des
contraintes techniques et des caprices éditoriaux. Mais non : dans l’univers
Driencourt, chaque tic-tac de l’horloge est une manœuvre de « régime policier »
qui complote contre la France et contre lui, le pauvre martyr.
L’Algérie
n’a rien demandé, mais dans son imaginaire, elle devient une hydre omnipotente.
La France ? Une fillette apeurée, tremblante, prête à obéir aux caprices
d’Alger. Et lui, évidemment, le héros sacrificiel, le dernier rempart de la
vérité, le Sisyphe moderne que tout complot écrase.
Paranoïa à l’état pur ou comment transformer une
dépêche en crise diplomatique
Driencourt
excelle dans l’art de l’escalade imaginaire : APS → France 2 → suppression →
scandale diplomatique → menace pour l’élection présidentielle française. À lire
cela, on s’attend presque à voir Bond et sa vodka martini débarquer pour
déjouer un complot algérien à Paris.
Son texte
est un manifeste de paranoïa professionnelle : chaque événement concret est
interprété comme une preuve de la conspiration mondiale contre lui. Même un
simple changement de programme télé devient « la preuve irréfutable que
l’Algérie manipule la France ». Il faut admirer le culot : transformer le
hasard en complot avec la finesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.
Le narcissisme diplomatique, art majeur de Driencourt
Tout dans ce
texte respire l’ego. Tout est centré sur lui. Chaque député, recteur,
journaliste ou commentateur critique devient un agent de l’ombre, un complice
d’Alger, un relais invisible d’un complot invisible.
Et lui ?
Lui, bien sûr, est l’unique voix rationnelle, la seule conscience éclairée dans
un monde de naïfs. Son obsession pour l’Algérie devient le fil conducteur d’une
tragédie qu’il croit universelle. Mais ne vous y trompez pas : le seul danger
réel ici est le narcissisme d’un homme persuadé que le monde entier (sauf le
Makhzen du Maroc) conspira contre lui personnellement.
Le rapport de forces, mantra du ridicule
« L’Algérie
ne comprend que le rapport de forces. » Phrase répétée comme un mantra,
érigée en dogme. Et hop, voilà que la simple vérité du quotidien devient un
affront insupportable, un scandale diplomatique, un crime contre l’humanité
française du moins dans la logique Driencourt.
Le monde,
nous explique-t-il, est une arène où l’Algérie tire les ficelles, et la France
est un petit chat apeuré, prêt à se recroqueviller à la moindre grimace.
Pendant ce temps, la France réelle, complexe et multiforme, continue de
fonctionner, mais peu importe : Driencourt a besoin d’un méchant pour faire
briller son héroïsme.
L’humour noir du réel face au pathos
Ce qui est
fascinant, c’est la façon dont ce texte se dévore lui-même. Le complot est
partout, le narcissisme est central, l’Algérie est omnipotente, la France est
naïve. Le lecteur se retrouve pris dans un ballet grotesque où le seul
spectacle digne d’intérêt est… le ridicule de l’auteur.
L’ironie est
ici noire, douce-amère : Driencourt croit dénoncer une ingérence étrangère,
mais il dévoile surtout son obsession, sa mauvaise foi et sa vision
manichéenne. Le brûlant parfum du ridicule s’invite à chaque ligne, et laisse
une sensation étrange : celle de lire un pamphlet contre soi-même, écrit par
quelqu’un qui pense qu’il tient le monde en main.
Conclusion : quand l’ego devient tragédie
nationale
À vouloir
transformer des contraintes télévisuelles et des dépêches en crime d’État,
Driencourt ne ridiculise pas l’Algérie. Il ridiculise sa propre paranoïa, sa
propension à victimiser et sa croyance qu’il est le centre de l’univers
diplomatique.
L’Algérie,
en réalité, n’a rien demandé. Elle n’a rien fait. La France continue, elle, de
négocier, de discuter, d’échanger… mais pour Driencourt, seul compte son
théâtre intérieur. Son texte est un monument d’auto-glorification paranoïaque,
une fresque d’ego démesuré, un opéra-comique écrit à la gloire de lui-même
contre le monde.
La morale
est limpide : à trop vouloir se poser en martyr, on finit par ne plus être
crédible. Et surtout, on offre au lecteur le plus délicieux des plaisirs : la
lecture d’un brûlot qui se consume de l’intérieur, de façon aussi cruelle que
délicieusement ironique.
A/Kader Tahri /
Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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