Il existe
une pathologie intellectuelle très particulière dans certaines sphères
médiatiques du Makhzen : l’Algérie n’y est jamais analysée, elle y est
psychanalysée. Et toujours à charge. Gara Djebilet n’échappe pas à cette
névrose géopolitique où chaque projet algérien devient automatiquement une
escroquerie industrielle, chaque ambition économique un délire nationaliste,
chaque investissement une tragédie annoncée.
Le texte
consacré à cette mine saharienne n’est pas une analyse économique. C’est un
exorcisme régional. Une tentative désespérée de conjurer une réalité simple :
l’Algérie tente, maladroitement peut-être, mais résolument, de sortir de la
dépendance énergétique.
Et cela,
manifestement, dérange.
Car enfin,
qu’a-t-on lu sous couvert d’expertise minière ? Une litanie de procès
d’intention, d’hyperboles catastrophistes et de sarcasmes militants, le tout
emballé dans un discours pseudo-technique qui confond la sidérurgie avec un
bilan comptable de PME.
Le
phosphore, nous explique-t-on doctement, rendrait le minerai difficilement
exploitable. Découverte fracassante : l’industrie lourde est compliquée par le
Makhzen.
À ce niveau
de profondeur analytique, on s’attend presque à voir surgir un article
démontrant que les barrages coûtent cher ou que les centrales nucléaires
produisent des déchets.
L’histoire
industrielle mondiale repose précisément sur des défis techniques considérés, à
leur époque, comme absurdes. La Ruhr, la Sibérie, les Appalaches, tous ces
territoires ont été jugés improductifs avant de devenir des piliers
économiques. Mais lorsqu’il s’agit de l’Algérie, soudain, la complexité
industrielle devient une preuve de folie nationale.
Curieuse
asymétrie du doute.
Ce qui
frappe dans cette prose hostile, c’est son obsession quasi anthropologique.
Gara Djebilet n’est pas seulement présentée comme un projet risqué, ce qui
serait un débat légitime mais comme un
crime politique, une hérésie économique, une imposture civilisationnelle.
On ne
critique pas un chantier. On criminalise une ambition, et cette réaction révèle
beaucoup plus sur ceux qui écrivent que sur ceux qui construisent.
Le texte
franchit ensuite le Rubicon intellectuel en sombrant dans l’attaque
personnelle, ce sport favori des polémistes en panne d’arguments. Népotisme
suggéré, corruption insinuée, gouvernance tournée en caricature familiale.
L’argumentation devient alors un mélange de roman-feuilleton et de ragot
géopolitique.
Vieille
méthode : quand la réalité industrielle résiste, on se rabat sur la suspicion
morale. Lorsque l’économie devient trop complexe, on convoque la psychologie du
pouvoir. Lorsque l’analyse échoue, on mobilise le soupçon.
Mais le plus
savoureux reste cette posture de dénonciation de la propagande algérienne,
proférée dans un texte qui relève lui-même de la propagande par saturation
émotionnelle. L’auteur accuse Alger de produire un récit héroïque. Soit. Mais
que produit-il lui-même sinon un contre-récit apocalyptique où chaque
pelleteuse algérienne devient une arme de destruction budgétaire massive ?
On passe
d’un roman national à un roman paranoïaque car la vérité, que ces journalistes
du Makhzen semblent refuser d’affronter, est brutalement simple : Gara Djebilet
est un pari stratégique. Comme tous les projets industriels structurants. Elle
peut échouer. Elle peut réussir. Mais elle existe dans une temporalité
historique, pas dans le rythme hystérique des éditoriaux géopolitiques.
Les nations
qui refusent d’investir dans des projets risqués finissent toujours par dépendre
de celles qui ont osé.
Il y a,
derrière cette rage éditoriale, quelque chose de plus profond qu’un désaccord
économique. Il y a une peur diffuse, presque existentielle : celle d’une
Algérie qui industrialise son Sahara, développe ses ressources et recompose son
modèle économique.
Car un
Maghreb où Alger devient un pôle sidérurgique autonome bouleverse les
équilibres régionaux. Et certains équilibres reposent précisément sur l’idée
inverse.
L’histoire
nous enseigne pourtant une constante : les sociétés qui se moquent des
ambitions industrielles de leurs voisins sont souvent celles qui redoutent
secrètement leur réussite. Les sarcasmes économiques ont toujours été les
masques préférés de l’inquiétude stratégique.
On ironise
sur les coûts. On ricane sur les délais. On prophétise l’effondrement. Puis,
lorsque le projet finit par produire ses effets, on réécrit l’histoire en
expliquant qu’on l’avait toujours anticipé.
Mais il faut
reconnaître un mérite à cette charge anti-Gara Djebilet : elle révèle une chose
essentielle. Cette mine, avant même de produire du fer, produit déjà une onde
de choc narrative dans la région. Elle agit comme un révélateur. Elle expose
les anxiétés géopolitiques, les rivalités historiques et les crispations
identitaires qui structurent le débat maghrébin.
En ce sens,
Gara Djebilet est déjà une réussite. Elle oblige certains à parler
d’industrialisation algérienne, fût-ce pour la nier.
Il existe
une vieille leçon de l’histoire économique : les nations ne se construisent
jamais en écoutant ceux qui leur expliquent pourquoi elles doivent renoncer.
Elles avancent, souvent dans l’erreur, parfois dans l’improvisation, toujours
dans le risque.
Les
éditorialistes, eux, ont le luxe d’avoir toujours raison après coup. Les États,
malheureusement pour eux, doivent agir avant.
Et c’est
précisément cette différence entre ceux qui écrivent l’histoire et ceux qui la
font qui semble aujourd’hui insupportable à certains polémistes régionaux.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/



.jpg)
