La visite de
Ségolène Royal en Algérie a déclenché une tempête de dénonciations dans une
partie de la presse de droite radicalisée. À les lire, l’ancienne ministre
n’aurait pas dialogué : elle se serait soumise. Derrière cette fureur morale,
une mécanique bien rodée : disqualifier toute parole qui refuse la posture de
domination, criminaliser la mémoire coloniale, et maquiller la nostalgie
impériale en fermeté républicaine.
Une colère pavlovienne : Il aura suffi que Ségolène Royal
mette un pied à Alger sans discours martial, sans ultimatum, sans coups de
menton, pour que certaines plumes dégainent l’artillerie lourde. Le vocabulaire
est connu : soumission, trahison, intelligence avec l’ennemi.
Rien de neuf. Une colère pavlovienne, réflexe conditionné d’un camp qui confond
encore diplomatie et rapport de force, dialogue et capitulation.
Car ce qui
est reproché à Ségolène Royal n’est pas tant ce qu’elle a dit que ce qu’elle
a refusé d’incarner : la France offensée, blessée, donneuse de leçons,
sommée de rappeler à l’Algérie sa place dans un imaginaire post-impérial jamais
digéré.
“Repentance” : le mot qui évite de penser : Le mot est brandi comme une menace
existentielle : repentance. Mot-épouvantail, mot-bâillon. Il permet
d’évacuer toute discussion sérieuse sur l’histoire coloniale en la réduisant à
une posture morale excessive, presque pathologique. Comme si reconnaître une
violence passée revenait à dissoudre la nation dans la culpabilité.
Cette
obsession trahit surtout une angoisse identitaire profonde : celle d’une
France qui ne serait plus seule à écrire le récit, à distribuer les rôles, à
fixer le sens de l’Histoire. Or une démocratie adulte ne s’effondre pas
lorsqu’elle regarde son passé en face. Elle s’affaiblit, en revanche,
lorsqu’elle transforme l’amnésie en dogme.
Le journaliste comme pièce à conviction : L’emprisonnement du journaliste
Christophe Gleizes est grave. Il appelle une mobilisation constante et ferme.
Mais son nom est ici utilisé comme un instrument de mise à l’épreuve
idéologique. Non pour défendre la liberté de la presse, mais pour jauger la
loyauté nationale de celle qui parle.
Cette
instrumentalisation est révélatrice : les droits humains ne sont invoqués que
lorsqu’ils servent une narration préexistante. L’indignation devient
conditionnelle, stratégique, sélective. Le journaliste cesse d’être un sujet de
droit pour devenir un argument de disqualification.
La souveraineté des autres, toujours suspecte : La contradiction est flagrante :
ceux qui invoquent la souveraineté française à tout propos s’irritent dès
qu’une autre nation affirme la sienne. La souveraineté algérienne devient alors
provocation, affront, presque insulte. Comme si l’égalité entre États restait,
dans certains esprits, une concession douloureuse.
C’est ici
que ressurgit le vieux logiciel colonial : si la France ne domine pas,
elle serait dominée. Il n’existe pas de relation horizontale, seulement des
rapports de force. Cette vision empêche toute diplomatie mature et condamne la
relation franco-algérienne à l’éternel ressentiment.
“Mélenchonisation” : le cache-misère idéologique Faute d’arguments solides, on
invoque l’incantation magique : mélenchonisation. Tout devient
contamination. Plus besoin d’analyser, de contextualiser, de débattre. On colle
une étiquette et l’affaire est classée.
Cette
stratégie n’est pas une critique politique : c’est un renoncement
intellectuel. Elle dit moins quelque chose de Ségolène Royal que de
l’incapacité de ses détracteurs à penser un monde où la gauche ne serait pas
réduite à une caricature commode.
L’humanisme à géométrie variable : La morale brandie en fin de parcours
achève de dévoiler le double standard. On se découvre soudain une compassion
sélective pour certaines victimes, tout en soupçonnant d’illégitimité celles
qui ne cadrent pas avec le récit dominant. Certaines souffrances seraient plus
respectables que d’autres, moins “compatibles”, trop chargées politiquement.
Ce n’est pas une incohérence : c’est une ligne idéologique.
L’universalisme proclamé se dissout dès qu’il devient inconfortable.
Ce que cette fureur dit vraiment : Cette polémique ne parle pas de Ségolène
Royal. Elle révèle une crispation plus large : celle d’un camp qui confond
autorité et nostalgie, fermeté et ressentiment, grandeur et déni historique.
Une France rêvée, figée, qui refuse d’admettre que le monde ne gravite plus
autour d’elle.
La brûlure
est là. Elle est lente, certes, mais nécessaire. Car ce qui est en jeu n’est
pas une visite diplomatique, mais la capacité collective à sortir enfin d’un
imaginaire de domination pour entrer dans une relation adulte avec l’histoire
et avec les autres.
Le délire comme politique étrangère : Certains ont au moins le mérite de
la franchise. Puisque reconnaître la souveraineté algérienne serait une
offense, autant aller jusqu’au bout : tout rompre, tout couper, tout fermer,
tout expulser. Plus de soins, plus d’accords, plus de relations. Des corps
largués au large, des manœuvres militaires pour se rassurer, des lieux de culte
recyclés selon une géographie ethnique plus confortable. Le fantasme est clair
: une diplomatie de la punition, une géopolitique du règlement de
comptes, une République rêvée comme une zone de représailles permanentes.
Ce catalogue
n’est pas un excès de colère. C’est un programme imaginaire, cohérent
dans sa brutalité, où l’on confond souveraineté et vengeance, fermeté et
humiliation collective. Une politique étrangère pensée comme une expulsion
généralisée, où l’histoire sert de prétexte à l’épuration symbolique et la
mémoire de carburant à la rage.
À ce stade,
il ne s’agit plus de défendre la France, mais de la rabougrir. La
réduire à un réflexe. À une crispation. À une nostalgie militarisée incapable
de penser le monde autrement que comme une liste d’ennemis à éloigner, de
frontières à fermer, de comptes à solder.
Car enfin,
quel aveu plus accablant que celui-ci : pour certains, la souveraineté des
autres est si insupportable qu’elle appelle la rupture totale, la démonstration
de force, le fantasme disciplinaire. Comme si l’égalité entre États était une
menace existentielle. Comme si parler à l’Algérie revenait déjà à capituler.
Face à ce
délire froid, reconnaître la souveraineté d’un pays même conflictuel, même
difficile n’est pas une faiblesse. C’est
le dernier rempart contre la farce autoritaire. Car à force de vouloir humilier
l’autre, on finit toujours par défigurer ce que l’on prétend sauver.
La brûlure,
ici, n’est plus seulement historique. Elle est politique. Et elle révèle une
vérité simple : ce qui effraie tant ces indignations furieuses, ce n’est pas
l’Algérie. C’est l’idée qu’un jour, peut-être, la France n’aura plus le
monopole du récit ni celui de la colère
légitime.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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