Ce
n’est pas un choix littéraire, c’est un choix de message. On ne récompense pas
un style, on récompense une position. Ce n’est pas la plume qu’on salue, c’est
le discours. Quand un écrivain dit exactement ce que le pouvoir aime entendre,
il finit décoré. La vraie subversion dérange. Celle-ci rassure. Ce n’est pas
une surprise, c’est une cohérence. On appelle ça du courage surtout quand il va
dans le bon sens Une nomination qui ne choque que ceux qui lisent vraiment. On vend
de la littérature, on livre de la politique. Ce n’est pas un scandale — c’est
un signal. L’institution ne choisit pas un écrivain : elle choisit une voix
utile. Quand la critique ne vise qu’un seul camp, elle devient un outil. La
dissidence qui passe partout… surtout dans les salons. Plus ça confirme le
récit dominant, plus ça monte vite.
Il y a des honneurs qui éclairent. D’autres qui dénoncent ceux qui les
décernent. La désignation de Boualem Sansal à l’Académie française appartient à
la seconde catégorie : moins une reconnaissance littéraire qu’un signal
politique, moins un sacre qu’un symptôme.
On nous demande d’applaudir. On nous somme de
voir du génie là où il y a surtout de la conformité utile. On invoque la liberté,
le courage, la dissidence, ces mots passe-partout que l’institution dégaine
quand elle veut transformer un choix idéologique en évidence morale. Le
problème n’est pas qu’un écrivain soit critique. Le problème est : critique de
quoi, pour qui, et avec quelle indulgence sélective.
L’Académie n’est pas un refuge d’âmes pures.
C’est une fabrique de symboles. Et ses choix ne sont jamais innocents. Elle ne
consacre pas seulement des styles : elle valide des récits. Elle ne couronne
pas seulement des phrases : elle adoube des positions. Quand elle installe
quelqu’un sous la Coupole, elle ne dit pas seulement « voici un écrivain » elle
dit « voici une parole que nous voulons légitime ».
Il faut
arrêter de maquiller les choses avec du vernis culturel : cette nomination
n’est pas d’abord un événement littéraire, c’est un geste symbolique, un geste
politique, un geste de vitrine et tout
le monde le sait, même ceux qui font semblant de ne pas le voir pour garder la
pose élégante et les mains propres.
On ne va pas
nous rejouer la scène du génie découvert au dernier moment par une institution
soudain frappée par la grâce des lettres ; l’Académie française ne fonctionne
pas à l’illumination, elle fonctionne au signal, au message, au choix de voix
qu’elle veut mettre sous projecteur, et le projecteur, ici, éclaire moins une
œuvre qu’une posture qui tombe remarquablement bien dans le paysage idéologique
du moment.
Quand une
institution consacre quelqu’un, elle ne dit pas seulement “voici un écrivain”,
elle dit “voici une parole que nous validons, voici un discours que nous
installons, voici une critique que nous jugeons fréquentable”, et prétendre le
contraire relève soit de la naïveté totale, soit du théâtre poli.
On nous
parle de courage, mais c’est un courage qui passe très bien à la télévision,
qui circule très bien dans les tribunes, qui est repris très vite, très loin,
très haut , c’est un courage qui trouve facilement des micros, des relais, des
fauteuils, et ce genre de courage-là n’est jamais le plus risqué, seulement le
plus compatible.
La vraie
parole dérange large. La parole utile dérange ciblé et c’est toujours la
seconde qui reçoit les honneurs.
On nous vend
une consécration littéraire, mais écoutez les discussions autour de cette
nomination : on parle de positions, de déclarations, de lignes idéologiques, de
symboles géopolitiques, presque jamais de langue, presque jamais de style,
presque jamais d’invention d’écriture, c’est quand même un indice assez énorme,
comme une étiquette collée à l’envers sur le produit.
Si c’était
un séisme littéraire, on parlerait de phrases. Là, on parle de messages.
Victor Hugo
entrait dans l’histoire parce qu’il débordait les institutions, parce qu’il les
mettait en tension, parce qu’il forçait l’époque à élargir ses murs ;
aujourd’hui on applaudit quelqu’un parce qu’il entre parfaitement dans la pièce
sans toucher les bords, sans déplacer les meubles, sans fissurer le plafond, ce
n’est pas la même performance, c’est même le sport opposé.
L’Académie
adore la critique, à condition qu’elle ne la vise pas, elle. À condition
qu’elle confirme son récit du monde. À condition qu’elle ne l’oblige pas à
rouvrir ses propres dossiers poussiéreux. C’est une critique à sens unique,
comme une rue bien balisée : circulation autorisée, demi-tour interdit.
Ce n’est pas
un complot, ce n’est pas une manœuvre secrète, c’est beaucoup plus banal :
c’est de la sélection confortable. On choisit la voix qui valide ce qu’on pense
déjà, on appelle ça de la lucidité, on appelle ça de la profondeur, on appelle
ça du courage, et l’affaire est classée avec ruban vert.
On va dire
que contester ce choix, c’est refuser la liberté d’expression, argument
paresseux. Personne ne demande le silence de qui que ce soit. On dit simplement
qu’un honneur n’est pas neutre, qu’une consécration n’est pas automatique, et
qu’on a parfaitement le droit de dire : non, ceci n’est pas un moment majeur de
littérature, c’est un moment majeur de positionnement.
Lire
n’oblige pas à sacrer. Respecter le droit de parole n’oblige pas à applaudir le
couronnement.
Ce fauteuil
ne récompense pas seulement un parcours d’écrivain ; il envoie un message
culturel clair : voilà le type de critique que nous mettons au sommet, voilà la
voix que nous jugeons exemplaire, voilà la dissidence que nous trouvons
acceptable — et quand une dissidence devient acceptable pour l’institution
qu’elle est censée secouer, ce n’est plus vraiment une secousse, c’est une
décoration.
D’abord, qu’ Boualem Sansal ne devienne pas, pour certains, le « bon
immigré », comme des antisémites ont leur « bon Juif ». Qu’il ne
serve pas de caution à ceux qui, à longueur de journée, attaquent
l’immigration, même la plus nécessaire, la plus honorable…
Toutefois, l’académie accepte de considérer que la venue de boualem Sansal
en France s’est avérée une chance, parce qu’il avait des motifs douloureux et
dramatiques justifiant son départ de son pays d’origine, et parce qu’il
possédait les dispositions et la personnalité les plus appropriées au pays
d’accueil.
Et qu’on
évite aussi cette petite gymnastique morale bien connue : fabriquer le “bon
immigré” de service, celui qu’on exhibe comme une pièce à conviction pendant
qu’on charge tous les autres. Le tour est classique : on brandit une réussite
individuelle comme un certificat collectif, on applaudit l’exception pour mieux
soupçonner la règle, et on appelle ça de la lucidité.
Un parcours
remarquable n’est pas une autorisation de trier les êtres humains à la vitrine.
Ce n’est pas une médaille qu’on épingle sur un débat pour lui donner l’air
propre. Transformer une trajectoire personnelle en argument politique
prêt-à-servir, c’est de la récupération, pas du respect.
On connaît
la ficelle : “Regardez, celui-là est admirable — pourquoi pas les autres ?”
Comme si des millions de vies devaient passer un contrôle qualité idéologique
pour mériter la dignité de base. Comme si l’humanité fonctionnait par casting.
Non. Une
réussite ne valide pas une théorie. Un exemple ne fait pas une règle. Et une
intégration réussie ne doit jamais devenir l’alibi commode pour durcir le
regard sur tous les autres.
Quand un nom commence à servir d’outil dans un discours qui le dépasse, ce n’est plus un hommage, c’est une utilisation. Presque un mode d’emploi et les êtres humains ne sont pas des accessoires d’argumentation.
Ce n’est pas
un scandale. C’est une indication, et les indications, parfois, parlent
beaucoup plus fort que les discours.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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